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LIRE UN FILM

 

De l'art de faire rêver un film...

 

Il n'y avait pas de parapluie devant la Cinémathèque. Cependant, le ciel gris et lourd me laissait espérer à chaque seconde une envolée de couleurs montées sur baleines plus en accord avec le "Demy monde" dans lequel je m'apprêtais à entrer.

La salle était froide et sombre, pareille à un crépuscule en Russie. Sur l'écran, scintillait un rectangle rouge et, inscrits en lettres blanches, le prénom du rêve promis, Anouchka.

Dans une tenue au raccord saisissant, l'homme de Versailles est entré, a allumé un projecteur en guise de liseuse et s'est assis. Devant l'homme de la malle des Indes et du "bon bout de la raison", une seule question ne cessait de m'obséder: comment allait-il me faire rêver un film?

Puis, j'appris que le manuscrit à couverture rouge recelait bien des pièges: un film dans le film, une multitude de personnages qui, pour certains, traversent le récit le temps d'une séquence, et des chansons. La question qui me taraudait se fit alors plus précise: comment me donner à imaginer l'univers de Demy, à ressentir le découpage du scénario, ses allers-retours entre la légère réalité du tournage et la gravité de la fiction tournée entre Moscou et Léningrad?

Après deux heures de lecture, je suis difficilement sortie du film rêvé... Pendant quelques 150 pages au moins, j'ai traversé des gares enfumées, nocturnes et enneigées. J'ai longé le port de Léningrad aussi mouillé que celui de Cherbourg. J'ai arpenté les rues de bon matin avec les facteurs et les laveuses de vitre en repeignant les façades monumentales de la ville russe de bleus, de verts, de rose. J'ai croisé des marins soviétiques à l'hôtel qui, bizarrement, auraient pu s'appeler Frankie. J'ai chanté "DA", j'ai chanté "NIET". J'ai vu Michel Legrand réajuster ses lunettes en parlant avec Jacques Demy. J'ai vu Dominique Sanda faire et défaire ses valises. J'ai vu le petit Matthieu; il avait un visage familier.

J'ai rêvé Anouchka.

J'ai rêvé Anouchka grâce à l'homme de Versailles qui a su jouer du "Poda monde" comme d'un écrin pour le "Demy monde". Le "Poda monde", c'est cette voix de narrateur à la fois enjouée et distanciée, c'est cette poésie et ce sens du rythme qui lui ont permis de fredonner les chansons de manière improvisée. Enfin, ce sont des objets, des matriochkas, figurantes chargées de souligner le découpage du film, et une boite à musique des Parapluies, fabriquée à 20 ans, dont la douce mélodie a accompagné l'ouverture de l'écran à rêves.

Et avant même que les lumières ne se rallument, tel Max Kiff ou Ballmeyer, le lecteur s'en est allé...sûrement, pour ne pas me réveiller.

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Céline P.


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lacenaire 30/11/2013 16:38

voila bien la preuve que le cinema est un art , a regarder les yeux grand fermés ...