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BORGMAN

L’invasion des « intra-terrestres »

 

Borgman, huitième film du réalisateur néerlandais Alex van Warmerdam séduit dès les premières minutes avec une séquence d’ouverture étonnante, qui donne à voir, dans l’urgence d’une expulsion prochaine, une petite population d’intra-terrestres qui, contrairement à la phrase introductive[1], ne descendent pas sur terre mais sortent de celle-ci. Le plan de la terre qui s’effondre, découvrant tout un système de refuges souterrains, semble annoncer la fin d’un monde, une catastrophe inéluctable. Ceux qui sont chassés de leur tanière par des hommes surarmés ont l’air étrangement inoffensif ; ils n’étaient nullement en train de fomenter un plan diabolique, ils dormaient. Lorsqu’ils s’engagent dans la fuite à travers la forêt, ils semblent plutôt partir à la piscine avec leur petit sac de sport. Mais dans ces bagages anodins et sous les vestes et les imperméables de passe-murailles se cachent les accessoires d’une révolution insidieuse et, a priori, préparée avec une rigueur implacable (Borgman, chef de bande, répète ainsi plusieurs fois que le moment n’est pas venu) qui va se jouer dans une maison d'architecte et un jardin.

BORGMAN

Ce projet séduit en même temps qu’il déroute tout au long du film. Il séduit car Alex Van Warmerdam, résolument du côté de ses « envahisseurs », applique à sa réalisation la même rigueur dans la maîtrise du cadre et du décor[2] que ces derniers dans leurs mystérieuses interventions chirurgicales. Le réalisateur établit un puissant jeu de circulations (intérieur/extérieur, rez-de-chaussée/étage), d’apparitions et de disparitions qui renouvèle toujours notre façon de percevoir les lieux tout en rendant l’espace parfaitement compréhensible. Chaque nouvelle entrée dans la propriété appelle ainsi réévaluer nos hypothèses quant aux motivations des personnages et au genre du film (farce sociale cruelle sur la société néerlandaise, récit fantastique, science-fiction…).Warmerdam procède ainsi comme ses personnages dont on s’étonne toujours des actions[3], avant de réaliser la grande logique de ces gestes quelques séquences plus tard. Cette méticulosité agit sur le spectateur comme sur Marina, la maîtresse de maison. Séduit, il tente alors de comprendre les motivations de Borgman l’errant-le jardinier-le conteur-le personnage de cauchemar… en vain.

BORGMAN

Le spectateur se perd dans les galeries souterraines du film qui, comme dans la première séquence, s’écroulent les unes après les autres. Même la cruauté reste incertaine. En effet, si le personnage du mari semble condamné d’emblée par sa violence primaire et explosive opposée à la violence subtile des intra-terrestres représentée par le poison, il n’en est pas de même pour Marina. Cette femme, subjuguée par Borgman, qui semble voir en lui une sorte de sauveur (aurait-elle compris son dessein ?) ne peut être secourue (elle a passé l’âge ? il est trop tard pour elle ?), selon la logique obscure de Borgman. Mais, au moment de l’éliminer, l’hésitation sur les verres de vin (dont l’un est empoisonné) et le baiser finalement accordé laissent une ultime interrogation au spectateur : Marina meurt-elle de ce geste inédit et peut-être même interdit, ou du poison régulier ?

BORGMAN

Enfin, Le retour à la forêt accompagné des enfants ne parvient pas à imposer l’hypothèse du conte. Il referme simplement le film, sans l’éclat de la première séquence, comme on rebouche le trou béant du jardin. Alors, le spectateur, prisonnier de galeries souterraines désormais sans issue, finit par ne retenir que la trop facile grille de lecture de l’absurde. Au final, si le plaisir de l’éveil provoqué par les images incongrues (les lévriers, le spectacle dans le jardin) et les phrases énigmatiques est manifeste pendant la vision du film, il s’essouffle aussi malheureusement trop rapidement après la projection. Quelques temps après, Borgman ne laisse que quelques traces : un visage rudement taillé, une évocation du tableau d’Heinrich Füssli, Le cauchemar, un homme mort sous un lourd piano dans l’indifférence…

 

 

[1] « Et ils descendirent sur terre pour renforcer leurs rangs »

[2] Alex van Warmerdam est diplômé de graphisme et de peinture.

[3] Pourquoi garder un bâtonnet d’esquimau ? Pourquoi s’ingénier à plonger la tête des victimes dans un seau rempli de ciment ?

 

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Céline P.


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