Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

LA JALOUSIE

 

« Le feu aux poudres », ce carton qui annonce la deuxième partie du dernier film de Philippe Garrel résume parfaitement l’effet que le film a produit sur moi. Sortie de la projection, je suis rentrée avec, sans le savoir, ce feu qui fait la puissance des plus beaux films.

 

Une femme pleure. Une petite fille s’éveille. Un homme part. Entre ces trois là, se glissent une femme au visage animé par un mélange complexe de passion et d’épuisement, et un fantôme, celui du père disparu. Ce récit[1], mené sur une durée qui pourrait sembler d’une trop grande modestie au regard d’une certaine tendance au métrage long, voire très long, bouleverse, car son dépouillement même confère au film une densité rarement vue au cinéma cette année. Ici, la question du temps, au lieu de s’étaler dans la longueur de la narration, se creuse d’abord dans la profondeur des relations.

La relation parent-enfant, relation verticale entre ascendant et descendant, est donnée à voir par Philippe Garrel comme un lien indéfectible qui contraint en même temps qu’il libère. L’enfant qui apparaît fait naître l’homme au monde en même temps qu’il le rapproche de la mort. Faire apparaître l’enfant, c’est l’inscrire dans une histoire faite de naissances et de disparitions, de liens créés et rompus. A cet égard, la scène du repas chez Louis révèle avec une grande subtilité le caractère unique de cette relation, lorsque la petite fille affirme que la personne que son père aime le plus au monde est son père décédé. Cette relation verticale se creuse d’ailleurs jusqu’au vertige lorsque Louis et Esther évoquent la mort du « père de fiction » (c'est-à-dire le grand-père Maurice) devant la caméra de Philippe dans une loge, lieu de transition entre le monde réel et la scène. Surtout, la présence de Charlotte, inédite figure de relais du réalisateur, interroge toujours ce lien avec le père, comme avec la mère. Charlotte est aussi celle qui questionne (« c’est ta femme ? ») et qui révèle les autres liens du film, plus horizontaux ceux-ci, qui s’établissent entre Louis et les femmes.

 

CHARLOTTE

 

Dès la première séquence, Charlotte est présentée comme celle qui scrute à travers le trou de la serrure ; et Philippe Garrel emprunte à maintes reprises à l’enfant son regard pur sur les choses et les gens, et son intuition pour mettre à jour la circulation de sentiments frémissants. Ainsi, dans la scène du repas avec la mère, le récit de la journée concentré sur le bonnet et le sandwich collectif est reçu par la mère comme le récit d’une nouvelle relation dont elle est exclue (la fille lui demande ce qu’elle a fait seule pendant ce temps), ce qui fait naître une jalousie qu’elle tente de taire. On peut d’ailleurs s’étonner de voir à quel point Charlotte « accompagne » son père dans ses relations aux femmes. A cet égard, la séquence de la séance de cinéma et du retour à la maison interroge particulièrement, car la jeune fille semble quelque peu complice des infidélités de son père. La gamine ne semble guère perturbée par les amours de son père, comme si elle avait compris que le lien qui les unit est plus fort que ceux tissés dans la relation amoureuse. Et c’est peut-être ce message, qu’elle envoie à Claudia lorsqu’elle évoque l’amour de Louis pour son père qui, lui, répond en affirmant l’importance de son amour pour sa fille, ce qui sous-entend que Claudia passe en troisième… En quelques phrases, Charlotte parvient à faire passer la jalousie de l’autre côté de la table, et Louis n’embrasse plus la main de Claudia comme au début de la séquence.

 

LA JALOUSIE

Il s'opère d'ailleurs un glissement dans le film, puisque Charlotte s’introduit progressivement dans l’appartement de son père en même temps que Claudia s’en éloigne. Et si la séquence de la sucette apparaît comme un magnifique moment de complicité suspendu, ce moment ne se reproduira pas vraiment. En effet, le retour au parc se fera sans Claudia, après la rupture et la tentative de suicide de Louis, dans le cercle familial restreint, Louis-Charlotte-Esther (cacahuètes collectives ?). Charlotte, personnage d’enfant d’une rare épaisseur, car enraciné dans ce lien de filiation, est donc peut-être la véritable rivale de l’autre grand personnage féminin du film, Claudia.

 

CLAUDIA

LA JALOUSIE

Grande femme brune, constamment vêtue d’un froid manteau de cuir, Claudia est un paysage dont on scrute les moindres mouvements et surtout, les reliefs fatigués. Les cernes qui entourent le regard de Claudia, même dans les plus beaux instants de complicité amoureuse avec Louis, trahissent un temps qui est passé sans rien n’offrir de ce qui était espéré. Claudia, la « nouvelle femme », émeut par ces hésitations et ces revirements qui se manifestent le plus souvent par des départs ou des déplacements violents. Dans le film, son histoire s’écrit davantage dans l’espace (l’appartement trop petit aux placards agressifs, les errances nocturnes au bar, l’appartement vide proposé par un « ami ») et dans une certaine forme de solitude. Claudia a été mais n’est plus, et cet état de disparition progressive contre lequel le personnage semble ne plus vouloir lutter (l’emploi d’archiviste) est renforcé par le temps hivernal de l’action et, surtout, les ellipses du film. Les trous du récit sont les siens, ils suscitent le mystère et la jalousie de Louis, de même qu’ils manifestent une existence en crise (le chômage, le manque d’argent) qui semble avoir toujours eu du mal à s’enraciner (la séquence chez le « mentor » de Claudia qu’on croit être son père). Ce passé révolu et ce futur incertain (le couple, au début de la relation amoureuse, ne se projette pas) font alors de Claudia la manifestation de la présence absolue, de celle de l’instant, un instant qu’on « vit à fond »[2]. Et l’on comprend alors pourquoi nous sommes tant saisis par la beauté de ce visage de fatigue creusé par l’image de Willy Kurant. Le noir et blanc et la lumière du film donnent à ce visage-paysage une intensité qui l’amène hors du temps. En effet, la densité du film s'inscrit aussi dans l'image. Willy Kurant sculpte chaque apparition et plonge chaque objet du film (rigoureusement choisis) dans une atemporalité qui sublime tout, au point que la mention du « repas orange » n’étonne pas. Même les matières (laine, cuir, velours) ont une profondeur qui les inscrit pour longtemps dans nos mémoires, d’autant plus que les costumes ne varient jamais (effet de densification du récit et atemporalité), sauf pour Louis, l’artiste.

 

LOUIS

 

Dans ce récit de l’intime, le fils du réalisateur incarne tous les rôles : père, fils, amant, frère et comédien. Il est aussi celui qui traverse les strates du temps, du grand-père au père jusqu’au temps présent du père qu’il est aujourd’hui.

LA JALOUSIE

Il incarne donc de la manière la plus complète la figure de l’acteur. La grande intelligence de Philippe Garrel est de laisser hors-champ l’acte de jouer sur la scène du théâtre pour ne faire exister Louis-comédien qu’en coulisses ou dans les loges. En effet, c’est dans cet espace-temps de transition, de passage entre la fiction et le réel, entre les dialogues du passé et les paroles du présent, que se définit l’enjeu de ce rôle - l’histoire du grand-père - et de son incarnation par le fils. Il est celui qui revêt le costume de l’autre pour le prolonger mais aussi pour le transfigurer en figure garrelienne de l’amoureux éternel. Alors, lorsqu’en un instant l’amour disparaît, la douleur laisse l’amant-comédien bouche entrouverte, hébété. Là, Louis Garrel éblouit dans ce jeu muet de la stupeur (allers-retours incessants dans le petit appartement et bouche béante). Là, ni les dialogues dramatiques du théâtre (répétés dans la salle de bain), ni les mots plus durs du présent ne viennent à son secours. Aucun son ne vient en aide à l'amoureux blessé. Reste alors l’acte dramatique du coup porté au cœur. Comme Louis sur scène, l’acte est laissé hors-champ et ne sera pas fatal. Car dans cette intense circulation des sentiments et dans les épaisses strates du temps, c’est bien la vie qui gagne chez Philippe Garrel. Le véritable feu n’est pas celui qui embrase la poudre du revolver, mais l’amour qui circule et réchauffe malgré tout, cet amour qui dans le film s’incarne dans des instants fugaces (une promenade, un chahut sur le lit) auxquels Philippe Garrel sait donner des allures d’éternité[3]. C’est ce feu qui m’a réchauffé bien longtemps après avoir vu le film.

 

 

[1] Inspiré de l’histoire de Maurice Garrel (acteur), père de Philippe Garrel (réalisateur ) et grand-père de Louis Garrel (acteur et réalisateur).

[2] Notamment dans la prise unique, figure majeure du cinéma de Philippe Garrel.

[3] Seule fausse note du film, la musique de Jean-Louis Aubert qui, si elle prolonge les instants de bonheur du film, l’ancre d’une contemporanéité qui lui convient peu.

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

Céline P.


Voir le profil de Céline P. sur le portail Overblog

Commenter cet article