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LE LOUP DE WALL STREET

Les années 80, les années "fric", bling-bling avant l’heure, celles qui ne connaissaient que la réussite et l’ambition sont le cadre temporel du début du nouveau film de Martin Scorsese. Après quelques films plus calibrés comme Shutter island, et une belle plongée dans les origines du cinéma avec Hugo Cabret (qui n'a cependant pas enchanté tout le monde), le réalisateur américain revient à la grande fresque de l’ascension et de la chute sur fond de débauche boursière.

 

Les partis pris de Scorsese sont simples, il s’agit de reprendre la manière qui l’a porté au sommet : la voix-off, les angles de prise de vue vertigineux, les ralentis savamment choisis[1]. Lové dans cette atmosphère familière le spectateur prend plaisir à suivre l’ascension de Jordan "Wolfie" Belfort, winner insatiable, dépendant à la gagne, à la drogue et au sexe, incarné par un Léonardo Di Caprio surpuissant, grimaçant tel Jim Carrey ou le loup de Tex Avery, et frénétiquement drôle.

LE LOUP DE WALL STREET

En effet, Le Loup de Wall Street est sûrement l’une des meilleures comédies de l’année. Les morceaux de bravoure comiques sont nombreux dans cette farce qui assume totalement la vulgarité de ceux dont elle raconte le destin : la déjà-célèbre scène du "lemmon move", l’échange raté de la valise pleine d’argent sur le parking ou encore la dispute conjugale ponctuée par les lancers de verre d’eau. La séquence du voyage en avion vers la Suisse illustre ainsi parfaitement cette volonté de laisser la bouffonnerie la plus grossière prendre le contrôle du film. Jordan se réveille contraint par des ceintures sur son siège de voyageur, Donnie lui explique alors qu'il a dérapé pendant le vol. Le cocktail drogue-alcool-sexe ayant été largement exposé auparavant, on se doute bien de la nature du dérapage, mais on nous le montre tout de même. La vulgarité doit s’afficher car elle montre le caractère outrancier de ces escrocs plus ou moins idiots en costumes sur mesure[2]. C’est en cela que le film séduit ; il séduit parce qu’il déborde. Il déborde de mots (les discours galvanisateurs de Wolfie) de billets de banques (jetés à la tête d’un agent du FBI ou collés sur une belle blonde), de montres en or, de cocaïne (avec une infinie variation des modes de prise) et de prostituées. Les plans révèlent ainsi souvent une surdensité des corps toujours échauffés par l’ivresse du pouvoir (dans le grand open-space de Stratton Oakmont) ou par le désir sexuel (enterrement de vie de garçon, fête dans la maison au bord de la plage…). Tous sont au bord de l’explosion, boursouflés par leurs excès et leur cynisme[3], ce que montre la scène du yacht avec Jordan et l'agent du FBI avec subtilité pour une fois. Pour autant, cela suffit-il à faire du film une satire de la corruption et de la barbarie de la finance internationale ?

Le film semble en effet s’épuiser dans le grotesque de situations répétées qui démontre bien la vacuité de ses personnages mais en néglige quelque peu la dangerosité. Cela s’explique sûrement par le choix du point de vue, celui de Jordan Belfort. Le personnage prend en charge le récit par la voix (récurrent chez Scorsese) mais aussi par des adresses directes au spectateur.

LE LOUP DE WALL STREET

Il l’interpelle plusieurs fois, usant avec ce dernier de la même séduction qu’avec ses clients-pigeons au téléphone. Il prétend deviner ce qu’il attend et ce qu’il ne veut pas entendre ou voir. Et il semblerait donc que le spectateur n’ait pas envie d’entendre parler des détails techniques de l'escroquerie boursière (c’est assez juste) et qu’il ait une furieuse envie de voir des lancers de nain et des orgies (oui, mais une fois, deux fois, ça va). Ce narrateur omnipotent (qui prend parfois le pouvoir sur le film) ne lâche pas le spectateur qui ne peut être en empathie avec un personnage qui n’émet aucun doute sur sa conduite ignominieuse, mais qui ne peut pas non plus mettre la distance nécessaire qui permettrait de transformer la bouffonnerie en attaque contre le monde de la finance internationale. Seule la courte scène dans le métro amène cette possibilité car, pour un instant, on abandonne le point de vue de Belfort pour celui de l’agent du FBI. Le reste du film est comme aspiré par la superficialité et l’inconséquence de Jordan en même temps que par la figure dévorante de Léonardo Di Caprio. On regrette de ce point de vue que le rôle de Jonah Hill soit réduit à celui de bouffon du roi des bouffons.

 

LE LOUP DE WALL STREET

Alors, si Le Loup de Wall street est une comédie teintée d’ironie assez jubilatoire, on est loin des grandes fresques des Affranchis ou de plus encore de Casino dont le film partage la durée tout en s’en distinguant par son manque de densité. On peut ainsi voir dans le personnage de Naomi, reproduction écervelée de Ginger, incarné par une actrice sans substance le symbole le plus juste de cette impossibilité à reproduire le sommet que constitue Casino. Mais il ne s’agit pas ici de dire que Scorsese ne sait plus faire. Il s’agit simplement de constater que cette densité n’a plus lieu d’être, dans une époque sans autre religion que celle de l’argent, sans autre valeur que celle de la réussite individuelle[4]. Finalement, c’est peut-être dans l’incapacité à donner au destin de Jordan "Wolfie" Belfort un souffle épique et tragique pareil à celui de Sam "Ace" Rothstein que Le Loup de Wall Street atteint in extremis sa dimension critique.

 

 

[1] Scorsese a d’ailleurs encore des leçons à donner aux nombreux réalisateurs qui en abusent, le ralenti sur Jonah Hill derrière Di Caprio est de ce point de vue magistral.

[2] Il en est de même pour la scène du « Lemmon move » et du retour à la maison en voiture, dont la véritable nature nous est révélée après, alors que l’état du véhicule témoigne bien du caractère chaotique du trajet.

[3] Jordan se félicitant d’avoir sortie une de ses employées de la misère ou de donner de l’argent à des associations caritatives, alors que ces escroqueries ruinent les Américains du métro souterrain dont il ne sait rien, puisqu’il voyage par les airs.

[4] Pas de sens de l’honneur ici.

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Céline P.


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