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TONNERRE

J’ai toujours été plus sensible aux films d’hiver qu’aux films estivaux, peut-être parce que c’est la saison des récits d’enfance, surtout parce que j’aime les silhouettes engoncées dans de gros manteaux, têtes rentrées dans les épaules pour se protéger du froid et qui se délestent, une fois rentrées au chaud, du poids de la laine ou de la fourrure. Pourtant, c’est d’abord avec un film d’été et de vacances que le cinéma de Guillaume Brac m’a séduite. Un monde sans femmes, court métrage de 50 minutes, dessinait le portrait de Sylvain, un homme tendre d’une extrême timidité, et de deux vacancières, mère et fille, dans une station balnéaire de Picardie. Le film touchait grâce à la grande maîtrise de son récit, son ton particulier (entre comédie et mélancolie) porté par l’originalité du personnage - le tendre n’est pas un personnage très cinématographique – et l’ancrage dans les lieux de la petite ville d’Ault.

 

Aujourd’hui, ces qualités se retrouvent dans le récit long de Tonnerre. C’est dans cette petite ville de l’Yonne que Maxime, rockeur dont l’allure rappelle le Loulou de Pialat, a trouvé refuge, loin d’une capitale qui semble l’avoir abimé (difficulté de l’après succès, impasse créative), mais pas tout à fait près de celui qui l’accueille, son père. Très vite, il s’éprend d’une jeune journaliste stagiaire justement nommée Mélodie…

TONNERRE

La partition jouée par les deux amoureux a d’abord tout d’une harmonie parfaite. De l’interview faite de confidences en « off »[1] à la fougue des premières nuits passées ensemble, celle-ci investit tous les espaces de la ville et ses alentours : la mystérieuse fosse Dionne, les souterrains aux trésors cachés, les caves des vignerons environnants, le cinéma et les étendues blanches et gelées. Guillaume Brac démontre alors toute son attention aux lieux qu’ils soient intérieurs (la maison du père restée bloquée dans le passé avec ses tapisseries défraîchies) ou extérieurs (le jardin en pente). Tout est alors teinté de poésie, mais une poésie toujours étrange, celle qu’on récite au chien pour le mettre en éveil[2] ou celle d’un sapin floqué en rose pour plaire aux dames. On se laisse aller à ces moments heureux et drôles qui s’enchaînent sans prendre garde à ces indices d’étrangeté et de fragilité. Ce n’est qu’au moment de l’irruption aussi incongrue que terrifiante du revolver, qu’on comprend que le manteau neigeux de Tonnerre étouffe bien des douleurs. Mais il ne s’agit pas d’une rupture, le film ne se découpe pas en deux parties comme on peut l’entendre dire. L’écriture de Guillaume Brac et Hélène Ruault est précise et rigoureuse. Comme des petits poucets (et me voilà revenue aux récits d’enfance), ils ont semé depuis le début les pierres qui nous indiquent le cheminement d’un récit qu’on suit jusqu’à sa plus profonde noirceur (la violence physique, l’enlèvement), en même temps qu’on le remonte jusqu’au point de départ pour en saisir la grande cohérence. Ainsi, le choix de la saison - l’automne- installe un univers de plus en plus nocturne dans lequel le mal être de Maxime, comme de Mélodie, se déploie progressivement. Le premier baiser échangé ne se déroule pas dans la chapelle clandestine (fort heureusement) mais contre les murs mouillés de l'ancienne prison de Tonnerre. De même, comme dans Un monde sans femmes, la promenade amoureuse s’est arrêtée devant une bâtisse vide et fermée. Plus tard, la folie de Maxime l’amènera à en forcer l’entrée pour y retenir celle qu’il aime. Enfin, comment ne pas penser au plan de Maxime observant par la fenêtre Mélodie pendant son cours de danse quand nous le voyons, revolver en main, la scruter à travers la vitre du restaurant; celle qui suscitait un désir irrépréssible provoque maintenant une jalousie maladive. Le chemin de la passion amoureuse déçue qui bascule alors dans un crime toujours imprévisible (tuer Ivan, tuer Mélodie, se suicider…) nous amène d’ailleurs ici plus loin du centre, en dehors du quartier historique de la ville, vers des lieux uniformes et impersonnels (la pizzeria de zone commerciale, le parking souterrain) où seule la fureur de Maxime s’exprime. Car Maxime, n’est pas Sylvain. Ici, se révèle une des autres grandes qualités de ce film et du travail de Guillaume Brac depuis ses débuts. Le réalisateur renouvèle sa collaboration avec Vincent Macaigne et sait mettre à jour, mieux que dans tous les films sortis récemment, l’étendue du talent de l’acteur.

TONNERRE

Transformé depuis Un monde sans femmes, Macaigne y incarne un personnage plus charmeur et plus inquiétant. Il lui donne l’occasion d’un investissement plus physique dans son personnage (la danse survoltée du début, les pleurs déchirants et le passage à l’acte), là où d’autres l’ont parfois réduit à une voix au phrasé unique. La scène de l'attente à la gare est ainsi boulversante par sa simplicité (en un plan, caméra à distance du personnage permettant des traversées de champ en tout sens de voyageurs rendus flous par la profondeur de champ réduite) et son jeu d'acteur. Maxime fébrile ne cesse de se retourner et dechercher du regard Mélodie. A chaque demi-tour, on frémit de la voir traverser le champ et pas lui, avant de constater, avec l'amoureux au bouquet de fleurs, l'absence. Enfin, la complexité du personnage se trouve enrichie par les différents partenaires de jeu de Vincent Macaigne. Rayonnant et fougueux face à la lumineuse Solène Rigot (découverte dans 17 filles), la fragilité du personnage émerge souvent face aux acteurs non professionnels qui traversent le film, amenant avec eux la vérité de leur fonction (les stadiers, la grand-mère, les viticulteurs) en même temps qu’une infime maladresse de jeu. Ces séquences sont des fils tendus prêts à rompre, comme Maxime. Le point culminant de ces rencontres de la fiction avec le documentaire est atteint lors de la soirée chez le viticulteur. Guillaume Brac réussit alors à y mêler avec une grande intensité dramatique le destin individuel de son héros de fiction et l’humanité fragile et parfois douloureuse d’une petite ville de province. Cependant, le destin de Maxime se joue peut-être surtout dans la relation père-fils : Tonnerre, avant de devenir la ville de la passion amoureuse avec Mélodie, n’est-elle pas en premier lieu la ville de l’enfance ? Le film s’ouvre et se referme d’ailleurs sur ce duo. Bernard Menez retrouve ici un univers familier proche des films de Jacques Rozier, et interprète magnifiquement ce père ancien séducteur à peine assagi, tout en attention constante mais prudente pour son fils. Désaccordés au début du film, il faudra que Maxime et son père s’affrontent à propos du drame familial de la disparition de la mère et que le fils reproduise la folle échappée du père, pour que ces deux là « jouent » enfin ensemble (la séquence de la chanson).

TONNERRE

C’est sous un ciel plus clair que le film se termine sans avoir totalement résolu l’intrigue avec Mélodie. L’important semble être que Maxime soit sorti de sa « nuit étoilée »[3], du tourment amoureux et de la noirceur. L’important aura été pour nous de confirmer que Guillaume Brac est un réalisateur à suivre ; un cinéaste dont la peinture délicate et précise des sentiments les plus lumineux comme les plus sombres nous aura émus pendant 1h40.

 

 

[1] Belle séquence dans laquelle la présence lumineuse et foudroyante de Mélodie/Solène Rigot s’impose à Maxime déjà dans l’ombre puis le hors-champ.

[2] La nuit d’octobre d’Alfred de Musset, poème déclamé avec une emphase savoureuse par Bernard Menez.

[3] Le tableau de Van Gogh est le fond d’écran du téléphone portable de Maxime qui s’allume à chaque message toujours plus sombre de Mélodie.

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Céline P.


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Dr Orlof 27/01/2014 14:28

Même si je plus sensible aux films estivaux qu'aux films hivernaux, je suis entièrement d'accord avec ta critique. Peut-être que j'aurais davantage insisté sur le côté irresistible de la première partie et l'incroyable spontannéité des séquences où Brac mêlent acteus professionnels et gens du cru. Mais c'est uniquement pour pinailler et pour nourrir un peu mon commentaire :)

Céline P. 28/01/2014 11:12

Tu as raison. Mais, je suis moins efficace que toi dans la rédaction. Mes textes sont toujours trop longs (ce qui peut décourager le lecteur). Alors, à défaut d'esprit de synthèse, je fais des choix. ;-)