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LES GRANDES ONDES (A L'OUEST)

Au moment où la comédie française donne dans l’apologie du beauf, de l’hypocondriaque ou du "n’importe qui" qui fait n’importe quoi, la Suisse nous apporte ce qu’on n'espérait plus, un rire franc, décalé et plein d’humanité.

Les grandes ondes (à l’ouest) de Lionel Baier raconte l’épopée délicieusement foutraque d’une équipe de la radio suisse romande dans un Portugal en pleine révolution. En regardant le road movie en combi Volkswagen estampillé seventies de Lionel Baier, je n'ai pu m’empêcher de me figurer ce qu’un réalisateur de comédie française aurait fait de cette histoire. En effet, tout ici pourrait conduire à la lourdeur caricaturale de la rencontre entre les représentants de la Confédération helvétique et les autochtones portugais. On imagine de suite une séquence de dîner où serait servie l’incontournable morue "et sa farandole de jeux de mots", des blagues sur la pilosité des habitantes ou un match de foot. La première réussite de Lionel Baier tient dans le refus du folklore et du choc des cultures. Le cliché est même déplacé du côté des Suisses et de leur couteau multifonction qui sert à faire des trous - si on en a envie - ou de leur expertise dans l’horlogerie, seule trace de la contribution du pays à la construction d’une école… avec l’eau tiède. De la même manière lorsque, dans une généreuse nuit de révolution, les compères suisses découvrent le chant déchirant du fado, la musique s’impose dans une scène légère qui contraste fortement avec le romantisme pesant de La Cage dorée. De la situation des Portugais avant la révolution, nous ne voyons que quelques plans furtifs en travelling sur une population contrôlée ou déjà en résistance, mais l’essentiel est dit : la dictature, la guerre en Angola et ces jeunes appelés qui ne veulent pas partir. L’allusion s’applique tant à la reconstitution des années 70 - quelques dates, des vêtements, des lunettes et un Nagra suffisent à suggérer toute une époque – qu’au Lisbonne soulevé dont on ne voit qu’un rassemblement sur une place et un café agité par les lendemains démocratiques. Mais cela n’empêche pas le souffle révolutionnaire de se répandre dans tout le film.

LES GRANDES ONDES (A L'OUEST)

D’abord, suggéré par une besace qui circule de main en main dans la salle de restaurant d’un hôtel, il fait flotter un drapeau rouge croisé sur la route pour finir par libérer les corps dans la joyeuse orgie de la nuit. Il contamine le film comme les personnages, entre séquence de comédie musicale portée par une troupe de femmes cagoulées façon pussy riot, et discours surréaliste prononcé par le reporter Cauvin qui invite « à fromager les varices ». C’est ce souffle qui donne progressivement aux personnages du film leur épaisseur. Julie (Valérie Donzelli), la jeune présentatrice de « Femme agora » (et non « Femme angora ») parvient à s’affirmer face à ses compères masculins. Cauvin (Michel Vuillermoz, l’unique), révèle et accepte son problème de perte de mémoire. Bob (Patrick Lapp), technicien en retrait, s’impose comme un vrai compagnon d’aventure et trouve une deuxième jeunesse. Enfin Pelé (Francisco Belard), le jeune interprète portugais, va au bout de sa quête de la France de Pagnol. Tous sont tour à tour drôles et touchants car ils portent en eux la poésie du film. Ainsi, le français ensoleillé de Pelé donnant du "peuchère" et du "cagole" est une magnifique idée, tout comme les enregistrements aide-mémoire de Cauvin.

LES GRANDES ONDES (A L'OUEST)

En effet, les grandes ondes ne sont pas seulement celles des révolutions qui renversent tout, mais aussi celles des voix, des mots qui se diffusent. Alors qu’en Suisse, des pressions politiques obligent la radio à taire les sujets polémiques pour privilégier les sujets « positifs et importants », au Portugal, la parole occupe tout l’espace. Elle peut être scandée, chantée ou récitée. Elle peut porter des discours féministes, machistes, idéalistes ou surréalistes. Elle est surtout enregistrée, collectée sur les magnétophones. On repense alors à Lisbonne story de Wim Wenders ou au court-métrage Lisboa Orchestra de Guillaume Delapierre. L’âme de ce pays qui se soulève est ainsi saisie par le son[1]. C’est d’ailleurs à travers la chanson Grandola Vila Morena de José Afonso passant à la radio lors du retour, qu’on comprend que la liberté trouvée à Lisbonne ne s’évanouira pas une fois la frontière passée. Les reporters feront de ces sons une émission primée, dont le générique mêlant les voix, les tons et les sujets est à l’image du film tout entier : foisonnant, plein d’humour et de liberté.

 

Un petit bonus: Lien vers extrait du film Capitaines d'avril de Maria de Medeiros. Nuit du 25 avril 1974: la radio portugaise diffuse la chanson interdite de José Afonso afin de donner le signal aux jeunes capitaines qui vont faire marcher leurs soldats sur Lisbonne et ainsi débuter la Révolution des oeillets.

http://youtu.be/xnBHVMcLY6g

 

 

[1] Le film ne peut en cela être réduit à une simple comédie « de mots ».

 

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Céline P.


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