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EASTERN BOYS

Dans la gare du Nord, j’avais récemment assisté à la rencontre magnétique de Nicole Garcia et Reda Kateb. J’avais plutôt apprécié le film de Claire Simon, même si le glissement vers le fantastique ne m’avait pas convaincue. Il est curieux de voir comment un même lieu peut générer des mises en scène différentes. Si les digressions de la caméra de Claire Simon décrivent une géographie humaine complexe et passionnante, chez Robin Campillo, les plongées sur la bande de garçons de l’Est et les cadres larges décrivent davantage une chorégraphie des corps dans un jeu incessant des déplacements intérieurs-extérieurs de la gare. Ils se glissent, seuls ou en groupe, dans la foule des voyageurs. Leur présence indispose, interroge, inquiète… ou génère le désir. La chorégraphie de la petite délinquance se transforme alors en traque du corps désiré, entraînant, une fois le contact effectué, un glissement rapide du lieu central qu’est la gare, aux marges, à la périphérie. De « SA MAJESTE LA RUE », nous ne verrons finalement qu’un bout de trottoir.

Sous un escalier, à l’abri des regards, le marché est conclu, 50 euros, demain à 18h chez Daniel. Marek (Kirill Emelyanov) fait tout, mais n’a pas de lieu à offrir. Il n’a rien. Qu’importe, Daniel a tout. Daniel a l’argent, un travail, un appartement acheté depuis 15 ans, des meubles élégants et des appareils de musculation. C’est dans cet appartement au-delà du périphérique, entouré d’hôtels dont les enseignes semblent constamment nous suggérer la précarité de Marek à laquelle Daniel est si indifférent, que se noue l’essentiel du récit. Robin Campillo, ne fait pas le choix du lieu total comme Claire Simon, il déplace l’enjeu social dans l’intimité d’un intérieur soigné, protégé et baigné de lumière. Il faudra attendre la quatrième et dernière partie pour revenir à un lieu de transit, le Halt Hotel, encore plus éloigné du centre.

EASTERN BOYS

Dans ce déplacement du centre vers la périphérie (appuyé dans la dernière partie par de courtes scènes dans un RER), se noue le glissement passionnant et incertain de la relation entre ces deux hommes, relation dans laquelle tout est déplacé. Un rendez-vous pour une passe devient une fête alcoolisée sur fond de techno en même temps qu’un cambriolage. Dans cette séquence virtuose, rien n’est jamais comme on l’attend. Chaque entrée dans l’appartement déjoue l’attente principale, celle de Marek, chaque dialogue incongru sur le prix d’achat de l’appartement ou la nécessité de prendre soin de son corps fait affleurer une tension qui n’explose jamais vraiment et qui finit par se manifester de manière totalement inattendue entre deux garçons de la bande. L’instabilité grandissante des cadres, la multitude de fondus enchaînés participent du trouble sans jamais entraver la lisibilité de plans où, derrière les corps en transe, se déplacent les livres, les meubles ou la télévision. Chorégraphie encore. Vertige d’un dépouillement qui va laisser des traces chez celui qui possède. « CETTE FETE DONT JE SUIS L'OTAGE ».

EASTERN BOYS

Toute la suite porte alors la marque de cette invasion, de cette dépossession sublime et terrifiante. Daniel, joué par l’extraordinaire Olivier Rabourdin, est un personnage complexe. C’est un otage docile qui ne s’oppose pas, qui répond aux questions de Boss et ne nie pas être responsable de la venue de ces « invités » dont il ne sait rien. Mais c’est aussi un personnage puissant, qui tire sa puissance de ce qu’il possède. Alors que Marek frappe à sa porte toujours secoué ou à bout de souffle, Daniel ne voit longtemps en lui qu’un objet de plus dans cet appartement à remeubler, un corps sans accroche qu’il peut dominer par l’argent. Dans les moments les plus intimes, la dimension marchande de la relation ressurgit toujours, le sexe et la présence de Marek dans l’appartement font l’objet de négociations dont Daniel a la maîtrise. Cependant, Robin Campillo nous montre aussi avec une infinie subtilité que Daniel cède du terrain. La présence, de Marek d’abord limitée à la chambre, envahit tout l’intérieur et le couple existe même furtivement en dehors du territoire de Daniel (achat de l’I-phone) jusqu’à la séquence de l’Hypermarché dans laquelle Marek livre, dans un désaccord total avec le lieu, sa vie, son passé et sa véritable identité. Le sédentaire Daniel, se trouve alors forcé à changer de regard sur le fantasmatique garçon de l’Est. L’Est, c’est l’Ukraine, la Tchétchénie, la mort des parents et la guerre. L’Est c’est aussi la banlieue lointaine, l’hôtel, l’absence de papiers et la domination de Boss.

Alors, lorsque l’ailleurs fantasmé devient un lieu réel, l’horizon aperçu à travers une baie vitrée protectrice change. Les pétards d’un 14 juillet font trembler et réveille les traumatismes. Marek, le déplacé, le déraciné, n’a plus sa place dans la chambre du fantasme. Même le confort de l’appartement devient incongru. C’est à ce moment, qu’on note d’ailleurs que l’appartement s’est re-fabriqué différemment, de manière plus impersonnelle comme s’il y avait une difficulté à l’habiter vraiment à nouveau. Le lieu devenu anonyme, est maintenant un lieu qu’on peut quitter, ensemble. « CE QU'ON FABRIQUE ENSEMBLE ».

EASTERN BOYS

On peut longtemps s’interroger sur les motivations de Daniel, sur ce qui le pousse à sortir de ses quatre murs rassurants de propriété. On peut aussi discuter de son action (appeler les forces de l’ordre qui embarque des dizaines de familles pour libérer un homme) et de sa relation avec Marek (l’adoption plutôt que le PACS). Cette action, aussi trouble soit-elle, donne lieu à une séquence magistrale par son montage, qui renvoie tant à la première partie à la gare du Nord (même chorégraphie, mêmes plongées) qu’à la deuxième (entrée des policiers, nouvelle effraction, lieu à nouveau vidé). Surtout, elle met à jour une rivalité latente depuis le début entre Boss et Daniel (Marek ne cesse donc jamais vraiment d’être un objet) et synthétise dans une tension inouïe[1] et par un furtif face à face toutes les dominations du film : sentimentale, sociale et économique. L’instabilité du cadre qui rejaillit dans l’affolement provoqué par l’intervention policière est alors la nôtre. Portant jusqu’au bout le motif du déplacement, avec le plus jeune de la bande qui finit par sauter sur les tables du réfectoire pour échapper à la police et cet autre qui se retrouve au bord du vide sur le toit de l’hôtel, Robin Campillo ne livre pas de réponse quant à la nouvelle place trouvée… peut-être un nouveau donjon. « HALT HOTEL DONJONS ET DRAGONS ».

EASTERN BOYS

J’attendais depuis le début de l’année cette histoire troublante en pleine lumière, ce récit précis, rigoureux, ces variations presque musicales de rythme et de ton, cette maîtrise du montage et de la mise en scène. J’attendais la tension, l’action et l’ambigüité dans un seul film. Il y a tout cela et plus encore dans Eastern boys.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Une tension justement soulignée par la musique d’Arnaud Rebotini.

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Céline P.


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