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GERONTOPHILIA

Je n’attendais ni ironie, ni provocation. Sur l’affiche, le titre sans détour ne m’effrayait pas, car le visage de Pier-Gabriel Lajoie lumineux, souriant, avec son écharpe et son bonnet en laine,  annonçait douceur et chaleur.

Bruit de baisers mouillés, énumération de féministes révolutionnaires accélérée jusqu’à la jouissance. La révolution par le rapprochement des corps, par le gros plan sur les bouches, sur les peaux fanées, par l’éclat de l’amour du jeune Lake pour Mr Peabody (Walter Borden, magnifique), tel semble être le programme de Bruce LaBruce dans Gerontophilia. Ce beau programme est mené par un garçon bien comme il faut qui supporte sa mère constamment cassée (l’œil au beurre noir, la cuite, la jambe), qui ramasse le verre brisé et sauve les vieux noyés. Lake est un « saint »[1] qui mène, malgré lui, une révolution par le regard qu’il porte sur ces hommes âgés, qu’il dessine précisément dans son carnet, nus, souvent assoupis mais bien vivants. Lake mène surtout cette révolution par un désir tellement dévorant, qu’il comprend rapidement qu’il est vain de le cacher. Cet amour devient alors une évidence pour tous : Mr Peabody qui ne formule jamais aucune réserve, Désirée l’ex-petite amie qui accompagne, la chef de service de la maison de retraite, la mère et le spectateur.

GERONTOPHILIA

La bonne idée du réalisateur tient au choix du genre, la comédie romantique, et du point de vue, celui de Lake, auquel on reste accrocher jusque dans le rêve. Malheureusement, les qualités du film s’arrêtent là. Les intentions sont belles mais le geste est lourd et maladroit. La maison de retraite, lieu du désir et de l’enfermement, n’est investit que sommairement avec une pénible répétition de travellings arrières dans un couloir unique. Les ralentis semblent placés de manière aléatoire, comme une simple variation du rythme sans se questionner sur l’action ainsi étirée dans le temps. Surtout, le récit se construit autour de séquences trop nombreuses et trop courtes pour permettre à l’émotion d’affleurer. La question du temps, centrale dans cette histoire d’amour forcément impossible car menacée par une mort prochaine, est ainsi dangereusement évacuée. On pourrait ici considérer que cela tient au choix du point de vue d’un jeune qui ne se projette pas et est tout entier dans l’instant, mais il n’en est rien. Lake a conscience de cette menace, un changement de chambre inattendue nous l’a montré, et le voyage vers l’Océan Pacifique y trouve sa principale motivation. Cette partie du récit confirme d’ailleurs clairement cette incapacité à ancrer les personnages dans les lieux et à donner au spectateur l’expérience du temps qui file. Si le road-movie est un voyage qui s’écoule dans le temps et l’espace, chez Bruce la Bruce, il n’est qu’étape dans des lieux clos anonymes[2] et lecture de cartes routières. La respiration attendue dans la fugue ne se manifeste jamais par les horizons du voyage, seulement par un lit ou un repas partagé. On comprend alors trop vite que les deux hommes n’atteindront jamais leur destination. Surtout, dans cette suite de scènes « vignettes », les deux acteurs manquent cruellement d’espace et de temps de jeu.

GERONTOPHILIA

Les effets mal maîtrisés et inlassablement répétés (ralentis, fondus enchaînés, musique) lassent rapidement et ne parviennent pas à combler un manque d’élan, ou plutôt, un élan qu’on aurait réfréné. En renonçant à sa radicalité habituelle, le réalisateur bascule dans une poésie doucereuse dénuée d’ampleur dramatique. Lorsque les deux hommes s’embrassent dans la voiture, nous les observons de loin, à travers la vitre du pare-brise. Ni bruit, ni souffle. Le surcadrage, la distance et le véhicule font obstacle aux sentiments, ils parviennent à nous édulcorés et contenus. Dans le dernier le plan du film -celui de l’affiche- le réalisateur parvient enfin à trouver la juste distance… mais il est trop tard. La révolution promise n'aura été qu'un timide frémissement.

 

 

BONUS: lien vers Help the aged de Pulp (chanson du générique de fin).

http://youtu.be/_bZjKC0EaY0

 

[1] C’est ainsi que Désirée surnomme Lake.

[2] Station-service, chambre d’hôtel et club.

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Céline P.


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