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AVRIL, LE CINEMA ET MOI

04 avril

Alexandre Tharaud, le temps dérobé. Un œil entend. Un corps se tord. Un bassin bascule emporté par le mouvement des mains qui courent sur le piano. Des doigts viennent masquer un visage d’inquiétude et de perfectionnisme lors d’une magnifique séquence d’enregistrement. Dans ce portait sensible du pianiste, Raphaëlle Aellig Régnier parvient à saisir la solitude, le doute et la recherche constante d’un artiste en investissant les coulisses avec une juste pudeur. Je regrette cependant, les séquences d’entretien du début du film dans lesquelles Alexandre Tharaud, allongé sur un canapé livre une parole un peu trop contrôlée.

 

08 avril

J’apprends sur Twitter que Manoel de Oliveira commence, à l’âge de 105 ans, le tournage d’un court-métrage - Le Vieux de Restelo - à Porto. Se pencher sur l’œuvre de Manoel de Oliveira, c’est être saisi par le vertige du temps. Non ou la vaine gloire de commander, Porto de mon enfance, Belle toujours ou L’Etrange affaire Angelica dessinent tous une temporalité particulière, un enchevêtrement des époques qui me fascine. Comment pourrait-il en être autrement avec un cinéaste centenaire dont la carrière a réellement débuter à l’âge où d’autres reçoivent les hommages respectueux de la profession ? Chez moi, 1908, date lointaine et abstraite, est devenue l’objet d’un jeu d’enfants. Ils s’amusent à repérer ce qui a été créé avant et après De Oliveira.

AVRIL, LE CINEMA ET MOI

09 avril

Projection du Mécano de la « Général ». Dans la salle, ils ont entre 15 et 18 ans et ils rient fort, sans retenue. C’est un rire qui rassure et que devraient entendre ceux qui écrivent ces comédies si paresseuses qui envahissent nos écrans. C’est un rire qui naît de l’intelligence, du mouvement, et de ce corps comique qui ne se sera jamais épuisé à courir après The General, à secourir et secouer Annabelle, depuis 1926. A sortie de la séance, je me surprends à penser à The Grand Budapest Hotel. Il y a vraiment quelque chose de keatonien chez Zero, le lobby boy. Zéro, comme Johnnie Gray, fait preuve d’une concentration extrême qui se traduit par l’absence de sourire. J’y retrouve même une parenté dans la relation quelque peu brutale à la jeune femme aimée.

 

14 avril

Reçu quatre DVD de Bo Widerberg. Adalen 31 est un choc. Widerberg y impose un cinéma de la modernité qui laisse une grande place au sentiment. Il trouve l’émotion tant dans la lumière et les cadres, que dans la révolte. La séquence de répression de la grève des ouvriers constitue de ce point de vue un sommet de l’œuvre du cinéaste. Impossible de ne pas être bouleversée par l’intensité dramatique inouïe produite le travail du son et du montage et, surtout, cette blancheur de la photographie et du paysage transpercée par le rouge des drapeaux puis, par celui, bien plus violent, du sang. "Pierre-Auguste Renoir", "Pierre-Auguste Renoir", "Pierre-Auguste Renoir"...

 

16 avril

Discussion sur les photographies spirites à propos de L’Etrange affaire Angelica. Le fantastique envahit la salle, on croit voir un fantôme à l’écran. A la faveur d’un retour en arrière, la silhouette de Ricardo Trêpa s’est prolongée un infime instant dans la fumée de cigarette du plan suivant. Spectre, magie, croyance, cinéma. Je repense au titre d’un des numéros de l’Encyclopédie audiovisuelle du cinéma de Claude-Jean Philippe, Les inventeurs ou la rencontre des photographes et des fantômes.

20 avril

Je ne me souviens plus exactement du jour où j’ai découvert Michel Piccoli. La première image qui me vient à l’esprit est celle de Dom Juan dans sa veste de cuir devant la statue du Commandeur. Sa droiture m’impressionne, son jeu sombre et impassible me bouleverse. J’ai 16 ans et j’oublie que je suis en classe, au milieu des autres et devant mon professeur. Ce n’est pas un film, c’est un téléfilm, mais l’adaptation de Marcel Bluwal a la modernité qui sied si bien à l’acteur.

Ce soir, je regarde Les Choses de la vie. Elle est assise à côté de moi et reconnait soudain cet homme qui meurt au bord de la route :

- C’est Monsieur Dame ?

- Oui, c’est le plus grand acteur français. Il s’appelle Michel Piccoli.

- Ah oui ! C’est pour ça qu’il est toujours dans les films que tu regardes ?

Elle a raison, il est toujours là, chez Bunuel, Godard, Demy, Varda, Sautet, de Oliveira ou Moretti. Il peut être celui qui a provoqué ma rencontre avec un cinéaste, ou celui dont la présence vient confirmer tout le bien que je pensais d’un autre. Michel Piccoli est le phare de ma cinéphilie.

AVRIL, LE CINEMA ET MOI

23 avril

Tom à la ferme. Xavier Dolan est une énigme passionnante. Avec Les Amours imaginaires et Laurence anyways, il m’avait éblouie autant qu’agacée. J’espérais avec Tom à la ferme un film débarrassé de certains artifices, mais qui conserverait ce sens de l’écriture des dialogues et des personnages et cette direction d’acteur qui établissent toujours des situations dramatiques puissantes. Je n’ai été ni éblouie, ni agacée. Le film est d’ailleurs tombé dans l’oubli plus rapidement que les précédents. Si je préfère la boue et les champs de maïs, aux pluies de marshmallows et de vêtements, le film, en prenant le parti du récit troué, s’arrête en chemin dans la relation ambigüe entre deux personnages qui manquent d’ampleur (particulièrement Francis). C’est finalement le personnage de la mère qui l’emporte dans une séquence de confrontation en champ/contre-champ filmée en gros plans particulièrement maîtrisée. Mais il reste quelque chose, une envie de voir où ce chemin différent (travail sur le format du cadre, utilisation nouvelle de la musique…) mènera Xavier Dolan. L’énigme pourrait être résolue avec Mommy, en tout cas, elle continue de me passionner.

AVRIL, LE CINEMA ET MOI

30 avril

Night moves. On ne va pas voir un film après avoir passé trois heures sur une critique d’un film qu’on a adoré. J’ai peut-être raté Night moves, car je n’y ai rien vu. Si la première partie installe une certaine tension qui culmine effectivement dans une séquence d’explosion magistrale avec cette voiture arrêtée au bord de la route, la suite ne m’a pas intéressée le moins du monde. Ces personnages ternes et quelque peu immatures, dont l’action est de suite définie comme inutile (et accidentellement meurtrière), suivent ensuite un parcours assez convenu, qui n’interroge jamais véritablement. Ce parcours de remords et de désillusions un peu vain se dénoue dans une violence qui semble n’être justifié que par le lieu (un sauna embué). Le choix de l’isolement des trois jeunes terroristes après l’explosion du barrage (dont l’un n’intervient plus qu’au téléphone) dans une solitude déjà actée avant l’acte, condamne Kelly Reichardt à manifester le mal-être par des effets (l’eczéma pour Dakota Fanning ou prostration pour Jesse Eisenberg) qui ne produisent rien d’autre que de l’ennui.

 

Le soir, alors que dans l’après-midi l’eau du barrage qui cède n’a pas été donnée à voir, le vrai déluge se répand sur mon écran de télévision. C’est un déluge qui mêle pétrole gras et sang et recouvre le visage de Daniel Day-Lewis. Je n’avais pas vu ce film depuis sa sortie et pourtant chaque plan enfoui dans ma mémoire, rejaillit dans sa splendide netteté quelques secondes avant qu’il n’apparaisse à l’écran. Ce n’est rien de moins que le plus grand film des années 2000. There will be blood. Citizen Plainview.

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Céline P.


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