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DEUX JOURS, UNE NUIT

« Sept fois à terre, huit fois debout ». A la sortie de Deux jours, une nuit, j’ai repensé à ce proverbe qui avait inspiré le titre de l’avant-dernier film de Xabi Molia. Deux jours, une nuit aurait pu s’appeler "Quatorze fois debout". Quatorze sonnettes à presser, quatorze portes à ouvrir, quatorze argumentaires semblables à prononcer pour convaincre quatorze individus[1] de renoncer à leur prime de 1000 euros (ou de 150 euros pour le travailleur en CDD). Les deux chiffres que comporte le film sont bien plus modestes - deux, un – mais ils préparent de suite à l’idée du compte à rebours et annoncent aussi qu’ils seront deux dans la bataille, mais une à l’écran.

Comme dans le précédent film des frères Dardenne, le début in média res saisit le spectateur et l’enjeu dramatique se formule dès la première scène à travers le même objet (le téléphone), car ici, bien plus que dans Le Gamin au vélo, le temps presse. L’urgence est notamment retranscrite dans la concentration de l’action -l’infernale tournée des votants- et du temps. Cependant, cette urgence semble paradoxalement moins vitale que dans Le Gamin au vélo parce qu’elle ne traverse pas véritablement Sandra.

DEUX JOURS, UNE NUIT

En effet, Sandra n’est pas un personnage dardennien combattant et animé par une idée fixe. Sa première réaction face à la nouvelle n’est pas de se battre contre les autres et leur décision - le débardeur n’est qu’un leurre – mais de se battre contre l’effondrement, contre la dépression. On comprend alors que le film trace une double quête de reconstruction/réintégration d’une femme guidée, poussée par son époux. Si le scénario apparaît programmatique, c’est qu’il faut contraindre Sandra à se soumettre à ce fastidieux porte à porte. Elle tente d’ailleurs d’y échapper plusieurs fois jusqu’à la tentative de suicide[2]. Dans cette épreuve, Manu, le mari, ne la lâche jamais, ce qui en fait finalement le personnage le plus dardennien du film[3]. Il est le véritable moteur du récit, celui qui conduit, celui qui pousse et qui relance ; il est le véritable bloc de détermination et de volonté déraisonnable du film, et non pas une simple force d’appoint dans la quête du personnage principal. Il est aussi un personnage plus complexe que Sandra dont la caractérisation manque de subtilité. Dans cette répartition de rôles particulière, quelque chose trouble profondément puisque celui qui a la volonté de combattre n’est pas celui qui s’engage dans la bataille, et les deux n’ont pas les mêmes motivations. Alors que Sandra accepte de monter au front pour son emploi, Manu la pousse en fait à livrer un combat contre sa dépression. Puisque la caméra colle à Sandra (les frères Dardenne ne pouvant se résoudre à mettre la lutte contre l'injustice sociale au second plan), on ne peut qu’être en empathie avec ce soldat toujours sur le point de déserter et éprouver toute la difficulté de ces assauts répétés (l’attente terrorisée devant les portes, la nécessité d’encaisser les refus). Mais pour accepter cela, il faut que la reconstruction de cette femme aboutisse. Or, la fin déçoit.

DEUX JOURS, UNE NUIT

Contrairement à d’autres spectateurs émus au point de vouloir serrer Marion Cotillard dans leurs bras, je n’ai pas été emportée par le dénouement du film. Après l’attente face aux portes fermées, après les portes ouvertes sur la précarité, le chômage, la violence, les remords, après les portes claquées au nez ; après les répétitions de mots, les sons coincés dans la gorge, les médicaments avalés et recrachés, que devient Sandra ?

La scène finale nous dit qu’elle devient une femme « heureuse », aimante, qui s’éloigne de l’entreprise pour se lancer à la recherche d’un autre emploi et d’une vie meilleure, et pourtant cela ne m’émeut pas, car je n'y vois aucun élan vital. Pendant tout le film, j’ai attendu une révolte qui n’est pas venue. Si Sandra parvient tout de même parfois à s’opposer (uniquement à son mari), c’est l’amie au téléphone qui relance une quête qu’on perçoit de plus en plus vaine cependant que le nombre de collègues convaincus augmente. En effet, on comprend assez vite que les Dardenne ne pourront ni condamner Sandra au licenciement, ni retirer leur prime aux collègues qui ont chacun leurs raisons. A force de cumuler les manifestations quelque peu pathétiques de la crise morale et sociale, le match nul devient inévitable. Puisque le dénouement ne peut venir du vote, il doit alors être provoqué par une action libre et forte de Sandra. Je n’ai malheureusement rien vu de cela dans le timide règlement de compte avec Jean-Marc – ce monstre qui « n’a pas de cœur »[4]- et dans l’entretien avec Dumont[5]. Je n’ai vu qu’une femme qui continue de redouter de « foutre la merde » partout où elle passe. Le pas franchi, notamment avec le refus face à Dumont, m’a semblé bien petit au regard de l’épreuve traversée en un week-end. J’aurai aimé qu’elle échappe enfin à la pesanteur sociale et à celle du couple, qu’elle réponde à l’appel du hors-champ de la scène de l’oiseau chantant, mais il n’en fut rien.

DEUX JOURS, UNE NUIT

[1] Doit-on dire « collègues », Sandra les connaît si peu.

[2] Qu’est-ce qui explique d’ailleurs la décision de Sandra de reprendre aussitôt le combat après le passage à l’hôpital? L’espoir né la décision de sa collègue ou la culpabilité ?

[3] La distribution ne laisse sur ce point aucun doute. Fabrizio Rongione est un habitant du Seraing des frères Dardenne (Le Silence de Lorna, L’Enfant, Le Gamin au vélo) ; Marion Cotillard est celle de l’extérieur (comme Cécile de France).

[4] Le contremaître apparaît finalement assez fade alors que tout le hors-champ du film nous avait amené à imaginer le plus vil des manipulateurs. On en vient à douter de la réalité de son action sur le vote.

[5] C’est le vrai personnage manipulateur du film, mais il n’est pas identifié comme tel par les travailleurs.

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Céline P.


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