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LA CHAMBRE BLEUE

J’ai mis un peu de temps avant d'aller voir La Chambre bleue. Malgré mes efforts, je n’ai pu éviter la lecture de quelques lignes fiévreuses sur le film. Je savais depuis le numéro de janvier des Cahiers du Cinéma que Mathieu Amalric, coutumier des adaptations libres, s’était attaqué aux « Amants frénétiques » de l’œuvre de Simenon. Fidèle du réalisateur-acteur (c’est dans ce sens qu’il se définit), j’avais été étonnée de découvrir cette photographie de documents de travail, alors que je le savais engagé dans l’adaptation du Rouge et le noir. Je ne savais pas qu’entre les murs de cette chambre hôtel se jouait la digression libératrice d’un cinéaste quelque peu pris au piège d’une phase d’écriture longue et difficile.

Il est curieux de voir comme ce film, tourné en cinq semaines et initié par un producteur soucieux de voir son réalisateur prendre une pause, pour tourner comme on prend un peu l’air, se confine dans les lieux clos d’une passion asphyxiante et destructrice. De la chambre au tribunal, en passant par le bureau du commissaire et la maison d’arrêt, le film ne donne à voir les paysages de province qu’à travers les courtes vacances aux Sables d’Olonne ou les baies vitrées de la maison familiale, comme un horizon apaisé illusoire. L’enfermement surligné par les cadres fixes en format 1,33 est celui de Julien, joué par Mathieu Amalric. En effet, nous sommes dans la tête d’un homme contraint (avec ou sans menottes) aux mains d’une justice qui tente de disséquer une relation qui s’est finie dans le crime, sans jamais énoncer clairement le chef d’accusation de Julien. C’est sûrement de cette position que naît cette impression de froideur, de désincarnation qui ne peut que décevoir quelque peu le spectateur.  Le régime du souvenir des premiers ébats, et de tout ce qui suit, ne cesse d’être marqué par la culpabilité de celui qui prend en charge le récit par la voix-off. Il en est ainsi du baiser empreint de lyrisme grâce à la musique, au vent qui joue avec la chevelure d’Esther et à la présence de la forêt. Mais, l’automne, le soleil couchant et la caméra en mouvement vient rappeler que ce moment est passé et qu’il a constitué le début du piège. Dans les images du passé que Julien épluche se mêlent à chaque fois la peur, le remords et la sublimation d’une passion qui l’habite toujours (la lumière, la fragmentation du corps, les bleus et les ocres, l’origine du monde).

LA CHAMBRE BLEUE

Une scène montre que cette passion n’est pas morte, mais qu’elle ne peut s’exprimer. Dans le bureau du juge d’instruction, après la confrontation, l’interrogatoire de Julien reprend. La chaise occupée auparavant (sans qu’on ne parvienne à dire précisément quand, tant les repères temporels sont volontairement brouillés, même dans le temps présent) par Esther est vide, ou plutôt remplie de l’attente de Julien qui ne cesse de la fixer. Le commissaire (jouée avec grande finesse par Laurent Poitrenaux) se lève alors pour la retirer, ne laissant alors que le vide. Ce corps qui emplissait les plans de la première séquence, qui l’enserrait, qui s’imposait dans sa nudité totale ou fragmentée, ne pourra plus être étreint. Il a disparu sans révéler son mystère. L’ultime rencontre au tribunal - dans cette autre chambre bleue dans laquelle la petite ville entière s’engouffre pour assister au grand déballage de ce que tout le monde savait ou supposait - n’y changera rien. Amalric alors excelle dans l’interprétation de ce petit chef d’entreprise tranquille de province, dépassé et interdit devant ce mystère insondable auquel il restera à jamais lié.

Tout pourrait alors fonctionner. Stéphanie Cléau est superbe et, si le film n’en fait pas une actrice, on peut être bouleversé par la façon dont le réalisateur filme celle qu’il aime. Léa Drucker, dans un rôle plus ingrat, réussit en peu de temps à imposer, par ses regards inquiets et ses silences, une tension et une ambiguïté d’une grande justesse. Le récit-puzzle évite les lourdeurs de l’enquête et file vite, ce qui fait de ce film d’une 1h16 une œuvre dense et heureusement bien moins contemplative que ne pouvait le laisser craindre la découverte des plans fixes et composés comme un tableau du début.

LA CHAMBRE BLEUE

Cependant, il y a dans tout cela quelque chose qui ne m’emporte pas totalement. Les images-pulsions de la première séquence établissent des motifs et des signes dont la répétition plus tard, sous une autre forme, (goutte de sang/goutte de confiture, abeille sur le ventre/abeille sur la tapisserie du tribunal) marque souvent des effets d’échos ou d’opposition trop démonstratifs. La séquence du coucher après le cinéma multiplie ainsi les effets de contrastes avec la séquence d’ouverture : lit défait qui porte la trace de l’étreinte versus draps à peine bougés pour s’endormir, un décor sans matière et sans profondeur qui s’oppose à l’atmosphère lourde et moite de la chambre d’hôtel, corps qui se déshabille sans grâce contre magnétisme du corps nu et transpirant. Enfin, la représentation de la province m’a semblé trop distanciée et quelque peu poussiéreuse. C’est une province bourgeoise qui n’a pas bougé depuis les Chabrol des années 60-70, et dans laquelle les éléments de modernité comme l’ordinateur ou les monstrueuses machines agricoles apparaissent presque comme des incongruités. C’est une province sans visage ordinaire, dont les habitants sont réunis au tribunal en une masse de figurants qui figure trop l’étonnement ou la curiosité, et qui s’accorde donc bien mal avec les personnages/acteurs principaux. On peut y voir une étrangeté en accord avec les mystères du film ; on peut aussi y voir les indices supplémentaires du manque d’incarnation qui traverse le film.

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Céline P.


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