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MAI, LE CINEMA ET MOI

1er mai

Lecture de l’ouvrage d’Axel Cadieux, Une série de tueurs, édité par Capricci. Il raconte des histoires de tueurs qui ont inspiré le cinéma. De M le maudit à Tueurs nés en passant par Massacre à la tronçonneuse, les récits d’Axel Cadieux sont concis, efficaces et ont le mérite de ne pas donner dans le détail sordide. En effet, il ne s’agit ni de faire frémir le lecteur cinéphile, ni de tracer une histoire de la violence au cinéma (le chapitrage ne respecte aucune chronologie), mais plutôt de mettre en évidence la façon dont le cinéma travaille le fait réel, le modifie, le combine et le fait circuler d’une œuvre à l’autre dans des films de genre aussi différents que le thriller, le film d’horreur ou la comédie. A la lecture de l’ouvrage, je constate aussi à quel point mon imaginaire est modelé par ces fictions… Les « Mantes religieuses » évoquées dans le chapitre sur Arsenic et vieilles dentelles prennent ainsi, malgré moi, les visages des sœurs Brewster du film de Frank Capra.

MAI, LE CINEMA ET MOI

07 mai

Italie. Turin. Je visite le Museo Nazionale del Cinema. Entre American bazar et Disneyland peu de place pour le cinéma italien ; Rossellini n’est cité que dans une notice sur Ingrid Bergman, pas un mot sur Pasolini. Dans la section consacrée à l’archéologie du cinéma, Daguerre semble prendre plus de place que Niepce ou Marey. La grande salle aux sièges allongés mène aux différentes attractions. On s’étend sur un grand lit rond en velours rouge pour regarder un extrait de Gertrud de Dreyer. On s’assoit sur des toilettes pour voir un extrait du Fantôme de la liberté suivi d’images de The Big Lebowski. L’âge d’or est diffusé sur une vieille télévision, entre les tubes à essai et les oscilloscopes d’un laboratoire factice. Je n'y comprends rien.

 

19 mai

J’anime une séance spéciale de La Mort aux trousses avec Frédéric Sonntag, auteur et metteur en scène de la pièce George Kaplan. La projection est en numérique, pourtant l’image splendide me renvoie à une projection passée bien différente. A la faveur d’une erreur de format de projection (si j’ai bonne mémoire), j’avais découvert le micro qui oscille entre Eva Marie-Saint et Cary Grant à la gare de Chicago, le plafond du studio et les limites du décor du Mont Rushmore. Qui verra encore La Mort aux trousses comme ça ?

MAI, LE CINEMA ET MOI

23 mai

J’assiste à la représentation de la pièce de Frédéric Sonntag. Qui est George Kaplan ? Un McGuffin ? Un hareng-rouge ? Un personnage-fantôme ? C’est une forme sans contenu qui régit tout. Dans la pièce, c’est d’abord une identité individuelle et collective revendiquée par un groupe d’activistes aux allures de pieds nickelés, embourbé dans un plan d’action aussi vide que la figure Kaplan elle-même. Mais c’est aussi une contrainte scénaristique dans un concept indéfini commandé par des « clients » anonymes à une équipe de scénaristes particulièrement hétéroclites.  C’est enfin, une menace (ou une arme ?) née d’une nébuleuse terroristo-artistique qui s’abat sur un gouvernement invisible. Au cœur de la mise en scène de cette pièce en trois parties, une table qui rappelle celle du bureau de la CIA et des personnages sans nom, simplement définis par leur fonction. Je pense alors à la façon dont les agents étaient désignés dans le scénario d’Ernest Lehman : « Le dessinateur », « l’agent de change », « la femme au foyer », «  le journaliste » et « le professeur ». Ce sont des espions parfaits qui se fondent sans peine dans la foule et peuvent agir sans se faire repérer, comme le publicitaire Roger O. Thornhill, malgré lui. Le sujet mis sur la table est à chaque fois le récit, celui d’un programme d’action, celui d’une fiction ou celui d’une hypothèse ; un récit toujours empreint de paranoïa, car George Kaplan est partout.

MAI, LE CINEMA ET MOI

24 mai

19h00. Portable dans une main et télécommande dans l’autre, je suis le Palmarès de Cannes et les réactions instantanées qui déferlent sur Twitter. Le Festival via Twitter, c’est d’abord une affaire de fatigue, de files d’attente, de batteries déchargées et de gros moustiques. Ce sont aussi des images de tapis rouge, de marches et des autoportraits triomphants de ceux qui ont chaussé leurs lunettes 3D pour voir Adieu au langage. Enfin, on lit parfois quelques mots sur les films. Le palmarès ne provoque que quelques remous dans la mare Twitter. Sur Winter sleep, les réactions se concentrent sur la durée du film. La critique paresseuse, qui n’est pas allée voir le film de Nuri Bilge Ceylan, ne semble pas vouloir prêter plus de courage au public. Alors, on préfère débattre de la portée symbolique du Prix du Jury ex-aequo. Je parviens tout de même à dresser une liste de mes envies :

  • Foxcatcher
  • Adieu au langage
  • Maps to the stars
  • Bird people
  • Timbuktu
  • Deux jours, une nuit
  • Saint Laurent
  • Les Combattants
  • Mommy
  • Still the water
  • P’tit quinquin
  • Winter sleep

 

23-25 mai

N° 700 des Cahiers du cinéma. EMOTION. J’aime la photo de F. F. Coppola, le SMS de Vincent Macaigne, l’expérience d’Andrei Ujica et la découverte de Jia Zhang-ke. Je tente alors de répondre à l’invitation de Stéphane Delorme, mais « jouer le jeu » n’est pas si simple. Il s’agit de faire affleurer l’émotion en revoyant les images, tout en la maintenant assez à distance pour pouvoir y mettre des mots. Quand la mer gelée s’est à nouveau brisée sous le coup de hache, il me faut attendre qu’une mince couche de glace se reforme pour parvenir à écrire. Je ne dirai donc rien de cette émotion qui me hante, je parlerai plutôt de son fantôme.

 

29 mai

Cannes à Paris. Jauja. Splendeur formelle des plans fixes, des profondeurs, des compositions et des paysages qui évoluent du végétal ou minéral, figurant ainsi le monde de plus en plus hostile et lunaire traversé par le capitaine Dinesen à la recherche de sa fille. Splendeur de la partition sonore mêlant les langues (espagnol, danois et français), le bruit du vent et des vagues. Jauja est un film singulier qui se tourne d’abord vers le cinéma des premiers temps avec la fixité du cadre et le choix du format 1,33. J’ai alors l’impression que le choix de ce format des origines, d’un âge d’or pendant lequel le cinéma était sans concurrence, semble de plus en plus constituer un refuge pour les jeunes cinéastes… Pendant ce temps, un cinéaste de 83 ans s’empare de la 3D, du téléphone portable et de la GoPro. Jauja délaisse ensuite ses compositions statiques et picturales pour accompagner la quête de son personnage principal; le film glisse alors vers une sorte de western onirique déroutant. Viggo Mortensen, acteur dont la puissance physique a souvent été mise en avant, devient une figure de l’épuisement dont le corps malmené par la topographie des lieux et par les rencontres inamicales, finit par disparaître, comme un point minuscule dans un ciel étoilé. La scène est fantastique ; mais le réveil l’est bien moins. L’épilogue est un retour au réel douloureux. Feignant la fin ouverte, il révèle surtout que si Lisandro Alonso avait beaucoup de choses à montrer, il n’avait pas grand-chose à dire.

 

Cannes à Paris. Bande de filles. J’ai rarement vécu une séance de cinéma aussi épouvantable. Deuxième rang, à l’extrême gauche, images en Cinémascope totalement déformée. Comment peut-on proposer des places pareilles ? Je vois mieux le film sur le téléphone portable de la voisine qui filme l’écran. Au bout de dix minutes, je sais que c'est fichu. Je devrais sortir, renoncer à cette avant-première désastreuse pour découvrir le film à sa sortie dans de meilleures conditions. Je reste pourtant car je ne trouve rien qui mérite d'y revenir. Ratage, déception.

 

Le Musée imaginaire d’Henri Langlois.

 

« Monsieur Poudovkine, je voudrais être votre ami,

Monsieur Vidor, vous me plaisez. Voulez-vous causer avec moi ?

Monsieur Sternberg, je suis votre frère, voulez-vous que nous nous aimions ? »

Extrait du Cahier 10, 1933

 

Les mots du jeune Henri Langlois m’émeuvent. Ses listes de programmation  me sont familières ; je fais les mêmes partout, tout le temps, pour le ciné-club. Ses organigrammes fantastiques m’impressionnent. Nous sommes tous les enfants d’Henri Langlois.

MAI, LE CINEMA ET MOIMAI, LE CINEMA ET MOI

30 mai

Cannes à Paris. Bird people. Paris est peut-être la ville du cinéma, mais ce n’est pas la ville que je préfère pour aller au cinéma. A la sortie du film, alors que je tremble encore et que j’ai la gorge serrée, la capitale m’impose un retour à la réalité trop rapide et trop brutal. Je n’ai pas le temps d’apprécier le monde qui m’environne autrement car celui-ci m’agresse de suite. Chez moi, je peux garder le film plus longtemps, pleurer sur le chemin du retour et voir le ciel. Un atterrissage violent qui m'amènera à prendre un nouveau vol...

 

 

 

 

PS: Merci à Jérôme Dewidehem pour la photo.

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Céline P.


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