Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

BLUE RUIN

Tout commence dans un intérieur soigné et chaleureux. Une porte de salle de bain entrouverte. Une baignoire. L’eau coule, mais un bruit fait stopper le mouvement en même temps qu’une main ferme le robinet. Rien. Le bain reprend, tout comme le mouvement avant de s’interrompre à nouveau. Enfin, on finit par découvrir celui qui réagit si vivement au moindre bruit. C’est un homme hirsute et apeuré qui s’accorde mal au décor. Il s’en expulse d’ailleurs rapidement par la fenêtre, sans prendre le temps de rhabiller. Dans cette séquence d’ouverture, tout est fait pour séduire, l’image soignée de Jeremy Saulnier (d’abord chef opérateur), l’attention au son et surtout, l’étrangeté de son personnage principal, Dwight.

BLUE RUIN

Ce personnage marginal et mutique, dont le comportement est un étonnant mélange de détermination et d’effarement, s’engage dans un périple meurtrier dont le réalisateur ne nous épargne rien. Motivé par la vengeance, il replace d’abord la batterie de sa Pontiac bleue, à la limite de l’épave et qui porte les traces de l’assassinat du père, avant d’entamer ce voyage qui le ramènera aux origines tragiques d’une enfance brisée. Seulement, si Dwight a quitté les lieux de l’enfance et ce qu’il reste de sa famille, il n’a pas grandi. Dès le début, l’apparition furtive d’un jeu de société de roulette russe, les plans de la fête foraine, les clés autour du cou et la précaution avec laquelle la femme-policier lui annonce la sortie de prison du meurtrier de son père, présente Dwight comme un homme resté à l’état d’enfant[1], sans maison, sans repère, dont la logique ne dépassera pas celle d’une vengeance maladroite et vaine qui ne sera jamais ni remise en question[2], ni totalement expliquée. Car l’homme a tout enfoui depuis longtemps, et si les coups sont portés avec la plus sanglante violence, les cris, la douleur et les mots sont toujours retenus. Ce choix judicieux, d’un personnage mutique, tout entier concentré sur ses actions, confère au film une réelle tension[3]  et permet à ce récit, dont la fin ne peut être que tragique, de garder tout son intérêt. On ne cesse de s’interroger sur le sens de chaque geste (Pourquoi retire-t-il ce drap ? Pourquoi déchire-t-il ce carton ?...). Tout cela explose d’ailleurs assez brillamment dans la longue séquence finale, dans laquelle le personnage s’effraie d’une lampe qui s’allume et s’endort recroquevillé dans un coin, tout en mettant en place un piège complexe pour éliminer le clan ennemi.  

BLUE RUIN

Je pourrais m’arrêter là et Blue Ruin serait alors une pleine réussite. Malheureusement, l’ambition de Jeremy Saulnier ne s’est pas limitée au récit de ce destin particulier porté avec puissance par l’acteur Macon Blair. En effet, en cherchant la rupture de ton, le basculement d’un genre à l’autre pour enrichir et décaler le road-movie, il crée d’abord un trouble (la scène du meurtre au canif dans le bar), puis un certain ennui. On finit par penser que ce n’est pas ici la route qui compte mais les bas-côtés. Les chemins de traverse, les buissons où stationne l’épave bleue sont autant de pauses paresseuses sur les terrains vagues du gore ou de la comédie, dans lesquelles le réalisateur se sent obligé de surligner la maladresse et l’échec de l’entreprise de son héros. Cela fonctionne parfois, comme lorsque Dwight ne parvient pas à retirer l’antivol d’un révolver volé, mais cela cède aussi souvent à la facilité (la séquence de la flèche dans la cuisse, de la méthode Rambo à l’hôpital). Je préfère garder le souvenir d’un robinet qui coule et d’un homme étouffant ses cris de terreur derrière un canapé avant de s’enfuir à quatre pattes d’une maison envahie par des ennemis surarmés. Dans cette scène, à la violence plus contenue, Jeremy Saulnier démontre toutes ces qualités de metteur en scène avec une efficacité tranchante, oppressante et sans en rajouter.

BLUE RUIN

[1] Dwight n’a qu’une connaissance bien incomplète des raisons et des circonstances de la mort de son père (identité du coupable, adultère du père).

[2] Dwight ne sort pas de sa logique de vengeance (qui devient folie) et aucun des personnages rencontrés (femme-flic, garçon de la voiture, sœur et ami d’enfance) ne remet en cause cette logique. La justice personnelle apparaît comme la norme dans cette Amérique perdue.

[3] Les longs silences du film mettent en relief quelques sons précis et créent un climat d’angoisse particulièrement réussi.

 

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

Céline P.


Voir le profil de Céline P. sur le portail Overblog

Commenter cet article

Johnattan 13/12/2014 00:15

C'est un film de haut vol. Prendre de la hauteur sur les personnages et la situation pour mieux apprécier !