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JERSEY BOYS

Je dois avouer que j’avais un peu pris mes distances avec Clint Eastwood ces dernières années... Et puis, les premiers jours de l’été, un air connu et quatre visages affables m’ont convaincu de donner une chance au musical biopic des Four Seasons, adapté d’une comédie musicale à succès de Broadway, et je ne le regrette pas.

Evidemment, le parcours est un peu balisé -des premiers pas à l’ascension au sommet des charts jusqu’à l’inévitable dégringolade- mais Clint Eastwood a parfaitement su traiter le destin de ce groupe célèbre des années 50-60, dont les chansons sont bien plus connues que les destins de ses membres. Au diapason des garçons du New Jersey, il joue totalement la partition du musical biopic sur un mode mineur d’une belle élégance. Ainsi, la redoutée troisième partie qui voit le groupe se dissoudre irrémédiablement et le leader sombrer dans la solitude et la crise familiale, ne s’enfonce jamais dans les situations potentiellement mélodramatiques. L’ellipse (sur la mort de la fille de Frankie) et l’enchaînement rapide des séquences assurent une délicate transmission d’émotions toujours justement retenues. De la même manière, la partie consacrée au succès séduit parce qu’elle ne cède jamais à l’excès. Enfin, si tous les tubes attendus sont présents, leur introduction dans le film ne se signale pas par une surenchère de mise en scène créant un écrin idéal à la pépite musicale, mais au contraire par une mise en scène épurée. En effet ce n’est pas la matière musicale qui intéresse le plus le réalisateur, mais les liens qui unissent ou contraignent Tommy, Bob, Nick et surtout Frankie.

JERSEY BOYS

Ce dernier, brillamment incarné par John Lloyd Young, occupe une place spéciale dans le film. Dans une fidélité totale à la mise en scène des concerts des Four Seasons, Eastwood nous montre le lead singer toujours au devant de la scène qui, de fait, ne perçoit pas ce qui se trame derrière lui. D’ailleurs, celui qui a LA voix, ne commente pas l’histoire ; il en est l’enjeu, le point central et celui qui en subit les évènements. Il est l’artiste tiraillé entre sa réussite professionnelle et sa vie intime, entre les feux incandescents de la rampe et la lumière plus froide des réverbères de sa ville natale. Cette voix enviée, admirée et quelque peu manipulée ne parviendra à s’exprimer hors de la scène que lors de la formidable séquence de confrontation chez Gyp DeMarco (l'impeccable Christopher Walken). Sous la protection du « parrain », chacun donne alors de la voix en solo pour imposer sa vérité sur le groupe et les autres membres, et met ainsi un point final aux harmonies sucrées des Four Seasons. Pourtant, il n’y aura pas d’amertume. Dans ce récit alerte et drôle (l’hilarante séquence du vol du coffre), Eastwood parvient à échapper à la reconstitution vieillotte, grâce à la vivacité et à la jeunesse de ses quatre formidables acteurs, tout en imposant également une douce mélancolie plus intime. La prise en charge de l’histoire par les personnages du film introduit une perturbation audacieuse dans une trame temporelle marquée par la linéarité et les passages obligés. Tommy s’adresse au spectateur alors qu’il traverse une rue de sa petite ville du New Jersey, Bob nous explique le choc de la découverte de la voix de Frankie accoudé au bar, et Nick livre ses premiers doutes guitare à la main sur un plateau de télévision. Chaque intervention se fait directement dans une action qui est à la fois présente et passée. Le temps vécu est toujours un temps révolu.

JERSEY BOYS

Impossible alors de ne pas être bouleversé lorsqu’à la fin du film, par la magie du chant et du spectacle qu’offre pleinement le film, le temps révolu[1] s’efface pour devenir une dernière fois le temps vécu de l’harmonie retrouvée. Le générique de fin flamboyant finit de nous convaincre qu’avec Jersey Boys, le grand Clint nous a offert un spectacle élégant, généreux et personnel.

 

 

 

[1] Les retrouvailles des quatre garçons en 1990 qui apparaissent courbés et grossièrement vieillis.

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Céline P.


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