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JOURNAL INTIME

Mai 1994. La première épreuve commence. Assise au bureau pendant quatre heures, je ne prends pas le temps de relever la tête. Je noircis plusieurs pages, rature, efface et noircis à nouveau. Chaque mot doit être choisi avec le plus grand soin. La question est « Un acte gratuit est-il possible ? »

Mai 2014. De cette épreuve, je ne garde en mémoire que la question. Ma réponse a totalement disparu. Ces pages d’écriture angoissée ne sont d’ailleurs plus archivées nulle part. Qu’importe, car j’ai gardé de ce moment un journal d’images qui m’accompagne depuis vingt ans. Ce récit intime articulé en trois chapitres n’est à l’origine pas le mien mais, au fil des années, il l’est devenu.

JOURNAL INTIME

A dix-huit ans, après chaque épreuve, j’allais y puiser l’énergie d’un corps qui danse dans un café devant Silvana Mangano, se dandine derrière un groupe  ou  zigzague en vespa dans les rues d’une Rome déserte sur une chanson d’Angélique Kidjo. C’est à ce moment que j’ai commencé à prononcer « Jennifer Beals » avec un accent italien et à boire un grand verre d’eau chaque matin.

Plus tard, j’ai feuilleté le journal du cinéaste et producteur cinéphile, à la recherche de Pasolini sur la plage d’Ostie, à la poursuite de Rossellini et de toute l’histoire du cinéma italien au sommet du volcan de l’île de Stromboli. A ce jour, je n’ai toujours pas vu Henry : portrait of a serial killer.

JOURNAL INTIME

Depuis quelques années, je m’attarde sur d’autres pages. Ce ne sont pas des pages entières, plutôt quelques lignes furtives, inachevées et imbriquées dans des récits de situations plus développées. Ce sont des lignes sans mot, remplies des notes de Nicola Piovani. L’homme y est seul, errant sur un terrain de foot au sol noir et trempé. Il m’apparaît toujours "empêché" dans sa création par les rencontres à la fois improbables et symptomatiques des îles. Sa quête du lieu idéal s’arrête et semble alors proche de l’échec. Il marche sans vraiment prêter attention à la beauté étrange de ce paysage désolé. Mais moi, je vois le lent ferry qui glisse sur une mer invisible en arrière-plan, le filet de but décroché et le vieux phare abandonné. Ces quelques minutes de solitude et de lien ténu de l’homme avec le monde et le temps, me déchirent  si instantanément et si sûrement qu’il m’arrive d’y revenir uniquement pour retrouver cet "état".

 

JOURNAL INTIME

Puis, lorsque les larmes ont coulé, je tourne quelques pages du journal. Là, les envois au ciel du ballon de football, les notes plus légères du piano et le cadre qui s’élargit ramènent l’homme au monde et me réaniment.

Nanni Moretti, ton journal, c’est le mien.

 

NB: Ce texte a été écrit en réponse à l'invitation des Cahiers du Cinéma, en prolongement du beau n°700 consacré aux "émotions qui nous hantent". Il a été publié dans le n°702 de cet été, dans les pages " le 700 des lecteurs". Je vous invite d'ailleurs à vous procurer ce numéro de grande qualité consacré aux chefs opérateurs. Vous y trouverez aussi de fort belles émotions de lecteurs. J'aurai l'occasion de revenir sur cette petite histoire de ma vie de cinéphile et de renouveler mes remerciements à la revue dans le bloc-notes du mois de juillet.

 

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Céline P.


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