Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

UNDER THE SKIN

Je ne lis jamais les critiques avant de voir un film. En revanche, je ne parviens pas à fermer les yeux sur les micro-sentences des réseaux sociaux avec leur enthousiasme démesuré et leur dégoût profond. C’est la raison pour laquelle je retarde souvent le moment de l’impact avec le film. J’attends que la superposition des signes brouille le message, que la juxtaposition de ces bouts de subjectivité ne produise plus de sens pour enfin retrouver les conditions d’une véritable découverte. Je n'imaginais pourtant pas que la découverte d'Under the skin soit si troublante...

De l’obscurité totale et du silence émerge un son bourdonnant puis un faisceau lumineux. Alors que la spectatrice que je suis s’oublie dans le noir, cette lumière vient me révéler à nouveau : c’est sur moi que le regard du film se portera.

Des formes oblongues et circulaires se combinent ou se superposent. De l’infiniment grand naît l’infiniment petit, l’œil. Cet œil, c’est celui de l’extra-terrestre, le regard du film.

 

UNDER THE SKIN

C’est aussi mon oeil, l’œil du spectateur invité dans ce magistral prologue-programme à éprouver autrement le monde à l’écran (« éprouver » plutôt que « regarder » car la dimension sonore construit tout autant l’univers à appréhender) parce que la science-fiction y échappe totalement à la représentation traditionnelle (aucune technologie futuriste), parce que la star n’y a jamais été montrée ainsi, et surtout, parce que l’étrange s’y nourrit du réel et abolit ainsi toutes les frontières (si tant est qu’elles existent) entre documentaire et fiction. Le début de la scène qui succède à cette ouverture reproduit d’ailleurs en partie les motifs: la nuit, la lune comme unique point lumineux, le casque du motard comme une boule noire et l’émergence progressive de la première image. Cependant, mon regard s’accorde bien plus rapidement au monde projeté sur l’écran que le regard de l’alien au monde qui l’entoure. Cette quête du regard, ce qui est au-delà de l’œil, occupe la plus grande partie du film.  

De l'oeil qui vise aux yeux qui regardent.De l'oeil qui vise aux yeux qui regardent.De l'oeil qui vise aux yeux qui regardent.
De l'oeil qui vise aux yeux qui regardent.De l'oeil qui vise aux yeux qui regardent.

De l'oeil qui vise aux yeux qui regardent.

Alors qu’elle finit de revêtir les habits de la femme récupérée par le motard au bord de la route, dans l’obscurité la plus mystérieuse, une larme s’écoule de l’œil de cette humaine en tout point semblable à l’extra-terrestre. Elle n’y prête pas attention ; sa vision est à ce moment attirée par un insecte microscopique dont elle observe les mouvements sur le bout de son doigt. La jeune créature (les balbutiements de syllabes de la scène d’ouverture) n’a d’yeux que pour ce qui bouge. Sa mission consiste d’abord à s’introduire dans le mouvement de la ville écossaise pour aller en capter un élément solitaire, en stopper le mouvement de marche avant de l’attirer là où elle pourra le rendre prisonnier d’une eau sombre qui l’absorbera pour n’en laisser que l’enveloppe. Pour la prédatrice venue d’un univers indéfini et donc infini (d’où viennent-ils ? Question sans réponse qui ouvre le film sur un hors-champ sans limite), l’homme est cette fourmi qu’on observe et qu’on manipule sans état d’âme. Et les fourmis sont partout, elles traversent les rues, souvent pressées, sac au dos ou à la main, elles se regroupent parfois et se ressemblent (la sortie du match). Il faut donc saisir l’insecte solitaire (souvent désœuvré) sur le vif, dans des plans documentaires dont émane une étrangeté qui nourrit la fiction. Tout semble étrange parce que le point de vue adopté par le film est celui de cette créature étrangère au monde qu’elle traverse. Tout semble étrange aussi parce que cette créature est incarnée par une actrice étrangère aux lieux, aux gens, et peut-être même aux actions auxquelles le réalisateur la confronte.

Qu’il s’agisse d’acheter des vêtements, de se maquiller, ou de conduire un van, le jeu se limite ici à faire, mais à faire vraiment. J’ai rarement vu une actrice conduire ainsi au cinéma, et pour cause, Scarlett Johansson doit véritablement conduire ce vaisseau terrestre qui renferme l’équipe et le dispositif de caméra caché. Chaque geste (mettre le contact, passer une vitesse, regarder la route) est extraordinaire parce qu’ici il n’est pas simplement vraisemblable. L’actrice alors entièrement concentrée sur l’action ne porte pas son regard sur elle, à peine sur l’autre (les premières scènes de discussion avec les passagers du van). Dans le petit miroir du poudrier, comme dans le rétroviseur, le regard ne se porte ni sur l’être ni sur l’objet, l’action mené le vide, et l’actrice devient alors cette extra-terrestre sans âme entièrement dévolu à sa mission. Jonathan Glazer peut dès lors introduire ce glissement (dans un travelling avant au rythme de la démarche langoureuse de l’actrice) du seuil des maisons délabrées du réel à la pièce noire de la science-fiction la plus épurée. Là, dans la noirceur de ce lieu infini, sur le territoire de l’alien, l’extraordinaire explose dans une proposition esthétique aussi sidérante (absence de perspective, travail sur les matières, les couleurs, la lumière, la musique) qu’inquiétante… En effet, lorsque le dispositif se répète (avec tout de même quelques variations) je crains que le film ne devienne comme cette enveloppe dansant dans les eaux sombres, superbement vide. Mais il n’en est rien. Under the skin est un film « qui raconte » et qui porte en lui des émotions qui ne sont pas uniquement provoquées par la beauté plastique de ses images (et par la musique).

 

Dans les eaux noires. Du corps raidi de peur à la peau dansante.Dans les eaux noires. Du corps raidi de peur à la peau dansante.Dans les eaux noires. Du corps raidi de peur à la peau dansante.

Dans les eaux noires. Du corps raidi de peur à la peau dansante.

De tous les plans du film, il en est un qui reste gravé dans ma mémoire plus que les autres. C’est un plan très court, et j’ai eu beau chercher, on ne le trouve nulle part sur internet. Ce très gros plan montre une main pinçant la peau d’une autre main. Ce sont les mains de l’homme atteint de neurofibromatose (Adam Pearson). Se pincer pour y croire, croire que cette femme, objet obscur d’un désir auquel il a renoncé depuis longtemps, l’invite à assouvir ce désir. Croire que ce qui relevait de la fiction, du fantasme se réalise enfin, dans ce van, à la nuit tombante. Tout dans cette scène peut conduire à la catastrophe et pourtant… Dans les silences gênés de cet homme, l’étrangère prend conscience de la réalité de l’autre et d’elle-même. L’alien comprend alors qu’elle n’est qu’apparence, que tout en elle est factice (son discours feint l’intérêt sincère et l’empathie car il s’agit d’attirer l’homme dans son territoire ; il n’y a pas de compassion). Il s’agira ensuite pour elle de croire, de faire le pari qu’elle peut trouver sa place dans la réalité, en vain. Si cette rencontre opère un véritable basculement dans le film, celui-ci n’est pas aussi radical et inattendu qu’on pourrait le penser, ce qui révèle un vrai souci de l’écriture (et pas simplement de l’esthétique). Bien avant que le changement ne soit acté par la scène du miroir révélant deux yeux regardant (et non plus un œil visant), la confrontation avec cette humanité s’était produite furtivement dans des instants de perte de contrôle : l’assaut du van, l’entrée forcée dans la boîte de nuit, la noyade du couple et les cris de l’enfant, la chute en pleine rue (filmée de loin en caméra cachée). Tous ces moments de surgissement d’un réel souvent violent, préparait à l’irruption de l’homme défiguré et au bouleversement de celle qui est étrangère à ce monde[1].

UNDER THE SKIN

Evidemment, la dernière partie pousse la logique jusqu’à son achèvement (et son échec inévitable). Si la plongée dans le réel constitue une perte de contrôle (perte de contrôle acceptée d’ailleurs par le réalisateur dans les scènes tournées en caméra cachée), on comprend alors que la prédatrice devienne la proie et qu’elle se déleste de sa fourrure et de son van. La fuite dans la nature,[2] forcément dominatrice car indomptable, vient encore souligner le fait que l’étrangère dépose les armes. Dans un magnifique plan d’ensemble, elle émerge ainsi de la brume, réduite à la taille d’un insecte. La découverte de la peau dans la lueur rougeoyante d’un chauffage d’appoint crépitant et les doigts qui battent la mesure de la musique, laissent croire un instant qu’une métamorphose est possible. Cependant, l’humain ne peut advenir chez l’alien, car si elle devient un personnage qui regarde, ce regard ne pose que sur elle-même. La scène du repas devant la télé le prouve parfaitement en faisant écho à celles du van (deux personnages étrangers l’un à l’autre, côte à cote et distants, dont les regards sont tendu vers le hors-champ). Le montage de toute cette séquence avec l’homme attentionné (Michael Moreland) n’établit d’ailleurs aucun raccord-regard franc. Enfin, dans l’impossibilité de faire l’expérience de l’amour charnel, éclate le constat d’un échec qui n’est pas celui de la rencontre de l’autre, mais de la connaissance de soi. Il ne reste alors plus à cet être de charbon scintillant que la contemplation de l’apparence déchirée.

Du noir du premier plan au blanc des flocons de neige, Jonathan Glazer n’aura pas travaillé le réel et la fiction, les couleurs, les lumières et la musique dans le simple but de produire de la belle image abstraite. De ce travail d’une rare cohérence naît la vibration troublante et sublime (dans les variations lumineuses de la ville, comme dans le territoire de l’alien) qui anime le temps du film cette image lisse qu’est l’étrangère, cette enveloppe qui n’est finalement pas tout à fait une coquille vide, mais dont le mystère de l’identité ne sera jamais révélé.

UNDER THE SKIN

[1] De la même manière, l’alien ne cesse de réduire la distance qui la sépare de ses proies dans la pièce noire. Elle attire l’homme défiguré en restant face à lui et en lui parlant.

[2] Le vent qui soulève l’eau et fait danser la forêt, mais déjà, bien avant cela, la mer qui avale les hommes.

 

 

 

 

PS (21 juillet/22h): Un grand merci à Grégorian pour avoir trouvé l'image qu'il me manquait.

UNDER THE SKIN
Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

Céline P.


Voir le profil de Céline P. sur le portail Overblog

Commenter cet article