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LES COMBATTANTS

Il y eut d’abord les échos enthousiastes de la Croisette, puis les micro-critiques élogieuses en 140 signes. Tout cela donnait envie, et les quelques images et le rythme musical de la bande-annonce ajoutaient encore de l’espoir et de la curiosité. Puis les répliques apparurent, « on reste à l’affût… sur nos gardes.» ou « Ben putain si c’est ça les meufs cet été, merci et vive la France ! » et avec elles, le doute… Les bons mots et les vannes font tellement de mal à la comédie française !

 

Finalement je suis allée voir Les Combattants avec un mélange de méfiance et d’espoir et la puissante séquence d’ouverture autour du cercueil du père d’Arnaud a balayé en quelques minutes tous mes doutes. Cette entrée en matière déroutante dans le bureau des pompes funèbres et le montage très dynamique de la scène de fabrication du cercueil qui privilégie le geste à la parole, annonçaient déjà que le combat ne se livrerait pas qu’avec des mots. Le combat allait être physique, enlevé et livré avec une belle détermination par des personnages dont l’écriture allie précision et légèreté.

 

Madeleine a un prénom d’un autre âge, un prénom à faire couler des torrents de larmes ; mais Madeleine est bien une fille de son temps. C’est surtout un bloc de volonté, d’intelligence et de noirceur assumée. Sans qu’on sache vraiment pourquoi (la macro-économie ne semble pas tout expliquer), elle a décidé de se préparer à la fin, « la fin de quoi ? », la fin de tout. Dans son programme il n’y a pas de place pour l’autre (les parents sont rapidement exclus). L’autre n’est qu’un moyen de parvenir à ses fins.

Alors, quand l’autre s’invite, s’intéresse et colle aux basques, le programme prend peu à peu une autre direction, celle de la rencontre, du désir et du lâcher prise jusqu’à l’évanouissement.

LES COMBATTANTS

L’autre, c’est Arnaud, Arnaud Labrède. On ne peut échapper à ce nom inscrit sur les T-shirt, sur la camionnette et demandé à la caisse du magasin de bricolage, le nom de celui qui a disparu. Arnaud était-il préparé à la fin, « la fin de quoi ?», la fin du père. Pris au piège de la salle de bain familiale, entre une mère qui lui recommande de prendre son temps et le frère qui lui tend le catalogue de l’entreprise, tout semble montrer qu’Arnaud n’a pas de programme.

Alors, quand l’autre déboule, cogne, et affirme l’urgence de sauver sa peau, les abris de bois apparaissent trop fragiles ; il n’est plus temps de "jouer" la survie à la pêche entre amis. L’autre a ouvert un chemin buissonnier, sauvage à parcourir à deux jusqu’à l’épuisement.

LES COMBATTANTS

 

Si cette bouleversante découverte de l’altérité s'impose ici avec une force assez inédite, c’est qu’elle permet à chacun des personnages de trouver sa place dans un monde sans repère qui n’épargne pas sa jeunesse. Sans jamais forcer le trait, Thomas Cailley évoque ainsi l’école (les études d’économie en suspens), l’armée (l’horripilant « dites TERRE », la structure qui se dégonfle, les consignes ridicules) et le poids de la famille. Dès lors, le parcours des personnages principaux s’apparente à une salvatrice rébellion contre ce petit monde fermé et ses règles, une quête de liberté rageuse qui contamine le récit même. De la comédie romantique au film d’aventure et au fantastique, le film ne s’interdit aucun chemin. De la vive lumière d’été qui se reflète sur le lac à l’obscurité d’une forêt semblable à une jungle et au gris d’un nuage de cendre recouvrant tout un village, le film ose la vibration, la vitesse et la rupture. Parfois, l’audace conduit à un certain emballement (et suit en cela davantage le personnage de Madeleine), comme lorsque l’émotion de la scène de l’aiguille de pin dans le sable est un peu trop violemment brisée par la scène d’amour, mais le plaisir donné par ce récit rapide et non domestiqué l’emporte avec d’autant plus de facilité que Thomas Cailley trouve la juste cohérence globale à travers l’écriture de ses personnages[1], l’attention aux paysages et le motif récurrent de l’animal. En effet, l’étrange bestiaire du film (deux poussins au micro-onde, une sardine au blender, un furet dans la piscine…) installe dès la première partie la dimension fantastique qui s’empare ensuite des plans d’ensemble des paysages, entre éclairs bleutés et sombres nuages. On ne cesse de s’étonner de ces apparitions qui semblent présager un chaos imminent tout en introduisant avec humour la question de la place (aucun animal n’est à sa place). Au bout de cette aventure pleine d’émotion, d’action et de tendresse (que de raretés dans le cinéma français…), c’est finalement au bord du monde[2], côte à côte, que Madeleine et Arnaud trouvent finalement la leur, la place idéale pour « rester à l’affût », « sur nos gardes ».

Après un premier combat si prometteur, je resterai moi aussi sur mes gardes, dans l’attente du prochain film de Thomas Cailley.

LES COMBATTANTS

 

[1] Alors que le film pourrait être "avalé" par la présence absolument envoûtante et surpuissante d’Adèle Haenel, la finesse de l’écriture du jeune réalisateur-scénariste permet de faire exister chaque personnage et d’établir progressivement un délicat équilibre entre Arnaud (parfaitement interprété par Kévin Azaïs) et Madeleine.

 

[2] La nuit entre la forêt et la station-service, le retour au monde dans un village sans vie.

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Céline P.


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Céline P. 22/09/2014 19:45

Merci Nolan pour ce commentaire. La bande annonce, comme souvent, ne sert pas tellement le film. En même temps, il eût été dommage de révéler les chemins inattendus qu'emprunte le film après la première partie.

nolan 17/09/2014 12:06

Bonjour,

Tout à fait d'accord. Le film respecte quelques codes essentiels de la comédie romantique pour mieux s'y échapper. Je l'ai trouvé très drôle. Cailley sait filmer ses vannes et les situations, ce qui est tout à fait remarquable. Je l'ai vu avec quelques amis qui ont trouvé le film assez mauvais. L'un trouvait que toutes les blagues étaient dans la bande annonce et l'autre que ce n'était qu'un ramassis de plaisanteries faites et refaites. Même la dernière partie ne les avait pas séduit...