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HIPPOCRATE

Il m’arrive souvent de pester devant les films ou les séries qui représentent mon métier. J’imagine donc aisément le mélange de fascination et d’agacement qu’un médecin peut ressentir face au redoutable Dr House. Thomas Lilti, médecin expérimenté et nouveau réalisateur[1], tente, avec Hippocrate, de révéler toutes les facettes de l’hôpital à travers le récit initiatique fait de désillusions d’un jeune interne.

 

La première scène est belle. La caméra suit Benjamin Barois dans les sous-sols de l’hôpital dans lequel il est sur le point de commencer son internat. On pense alors que le cinéaste va véritablement inscrire le parcours de son personnage dans ce lieu particulier avec ses couloirs sans fin, ses couleurs délavées et ses espaces publics ou non-autorisés. Malheureusement, on comprend rapidement, qu’il ne s’agissait que d’une entrée en matière fortement symbolique par les dessous crasseux du milieu hospitalier (parcours repris dans une scène qui suit le cheminement d'une boîte jaune jusqu'à son incinération), dont la dure réalité va exploser à la figure du naïf Benjamin. Soit, l’enjeu du film ne sera pas formel.

La même annonce est répétée quelques instants après, lorsque Benjamin récupère à la lingerie une blouse avec des « tâches propres ». Là, commence véritablement Hippocrate, dans le souci du détail réaliste (fondé sur l’expérience du réalisateur et sa connaissance de l’institution hospitalière), dans la révélation des « tâches » d’une institution qui n’a pas grand chose à voir avec les représentations aseptisées des séries télé. Dans une certaine mesure, Thomas Lilti réussit son pari. Il évite d’abord, assez brillamment, d’user de l’illusoire vraisemblance du jargon médical incompréhensible, dont Urgence, Dr House (explicitement cité dans le film), etc. sont toujours saturées. En privilégiant, la complexité administrative - les dossiers qui s’entassent, les différents référents des internes, la hiérarchie de l’hôpital - à celle du langage, il parvient à marquer le juste écart désiré. Il s’en amuse ensuite en suggérant une attirance entre Abdel et Denormandy (Marianne Denicourt) qui, malicieusement, ne se concrétisera pas dans l’inévitable scène d’ascenseur. Enfin, la présence nonchalante et lunaire, toujours au bord de l’absence, de Vincent Lacoste permet au film de trouver une certaine lenteur inattendue (et la comédie) dans un espace qui est celui de l’urgence et de l’action.

HIPPOCRATE

Cependant, le cinéaste cède sous l’évidente efficacité dramatique de ces modèles quand il aborde le cas de la patiente en fin de vie. L’alternance des décisions contradictoires, la mise en évidence de leurs effets sur la patiente et les scènes de discussion dans le couloir avec la famille, introduisent avec lourdeur et confusion le discours sur la fin de vie. C’est d’ailleurs, globalement, dans l’enchevêtrement des révélations sur les problèmes de l’institution[2] que Thomas Lilti échoue. Toutes les situations sont y représentées (absence ou vétusté du matériel, épuisement et insuffisance numérique du personnel, difficile situation des internes étrangers…) avec une absence de relief qui trahit une incapacité à faire un choix, sûrement lié à l’implication personnelle du réalisateur, qui apparaît d’ailleurs avec évidence dans le récit du quotidien d’un interne.

HIPPOCRATE

Le film ne trouve véritablement sa voie qu’à travers l’évolution assez prévisible de la relation entre Abdel (Reda Kateb, toujours aussi intense) et Benjamin. Pourtant, une autre belle voie s’offrait au cinéaste, celle de la relation père-fils. Le père (Jacques Gamblin), celui qui a entretenu l’illusion, celui qui couvre, est aussi celui qui a transmis ce métier qu’Abdel qualifie de « malédiction ». Malheureusement, la belle idée du mauvais sort en héritage, n’est ici qu’effleurée. Hippocrate, laisse finalement l’impression mitigée d’avoir vu un film quelque peu empêché par sa précision documentaire et libéré par le talent de ses acteurs (servis par une belle écriture des dialogues). On attend donc le prochain film de celui qui ne dit plus « je suis médecin » mais « je suis cinéaste ».

HIPPOCRATE

 

[1] Thomas Lilti a réalisé un premier long métrage, Les yeux bandés, en 2007.

[2] Problèmes dont le spectateur n’est tout de même pas totalement ignorant.

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Céline P.


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