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SILS MARIA

All about Eve + Opening night + Persona = Sils Maria. Je n’aime pas les équations cinéphiliques ; elles sont toujours cruelles ou réductrices. De plus, si on y prête trop d’attention, elles conduisent à formuler des attentes démesurées. Bien sûr, les montagnes suisses du dernier film d’Olivier Assayas sont une chambre d’échos propice aux nobles références ; et le réalisateur ne se hisse pas tout à fait jusqu’aux hauts sommets que constituent ces chefs d’œuvre. Cependant, la déception qui fut la mienne à la sortie du film ne trouve pas son origine dans ce jeu des références ; elle naît bien davantage d’une promesse qui n’est pas complètement tenue.

Dans un train qui l’emmène à Zurich, Maria, actrice reconnue, apprend la mort de l’auteur de la pièce qui l’a révélée à l’âge de 18 ans, alors qu’elle tente de régler son divorce par téléphone. Le point de départ du film est un point de rupture, avec une séparation et une disparition qui installent de suite l’idée d’un essoufflement du désir, encore maintenu quelques temps par l’intérêt des médias et l’admiration de sa jeune assistante. Belle promesse…

SILS MARIA

Un peu plus tard, Maria accepte de rejouer cette pièce – « le serpent de Maloja » - en y incarnant cette fois Helena, la femme mûre prise au piège d’une relation de séduction et de pouvoir avec la jeune Sigrid. C’est à Sils Maria, là où Nietzsche eut l’intuition de l’éternel retour, que Maria tente d’entrer dans la peau d’Helena, aidée de Valentine. Cette partie centrale constitue le morceau de bravoure du film. Hormis la séquence finale de répétition en Angleterre, rien n’atteint l’intensité des séquences qui réunissent Juliette Binoche et Kristen Stewart. Tout était là, dans ce huis clos troué par les sorties en montagne : la hantise du vieillissement, les relations de pouvoir, les multiples effets miroir et le désir. Ainsi, les séquences de répétition, dont l’espace délimité par Maria est constamment transgressé par elle pendant le jeu (sortie sur l’extérieur, déplacements inattendus), révèlent parfaitement sa difficulté à incarner Helena sans y projeter le malaise de sa propre existence ou l’ambigüité de sa relation avec Valentine. Là, Juliette Binoche impose une présence dévorante, dans les larmes, les cris mais aussi les rires (le rire totalement déployé de Juliette Binoche est absolument unique), tout en laissant place à l’interprétation discrète et nerveuse de Kristen Stewart, dans le rôle difficile de l’assistante à qui on somme de parler, mais dont on ne veut pas entendre les mots. Sils Maria, son serpent nuageux, et sa maison encore habitée par la présence fantomatique du dramaturge et metteur en scène brutalement disparu, offrent alors un cadre parfait à la douloureuse confrontation au passage du temps et -avec lui- au passage de la toute puissance de l’être désiré et entouré, à la solitude impuissante de l’être désirant. Mais Olivier Assayas ne s’en saisit pas totalement. Les séquences de discussion sont réalisées de manière assez conventionnelle et la promesse esthétique de fluidité et de lent mouvement inscrite dans le paysage alpin n’est jamais tenue (les images du film de 1924 bouleversent bien davantage que celles de 2014). Et finalement, la disparition de Valentine signe la fin de l’espoir d’assister à un grand film sur le désir.

SILS MARIA

Par ailleurs, la brutalité des disparitions ne produit pas grand chose… Evidemment, cela peut s’expliquer par la volonté de Maria de continuer malgré tout à vouloir travailler, et à aller de l’avant même si le temps joue contre elle. Mais on a surtout l'impression que, dans cette dernière partie, le drame se replie irrémédiablement dans des effets d’écho démonstratifs et amers, réduits au petit format des écrans d’une tablette tactile et d’un téléphone portable. Tous les thèmes abordés précédemment par les grandes scènes de dialogue entre Maria et Valentine sont alors laborieusement prolongés dans des scènes sans relief comme celles du restaurant ou de la loge (avec la proposition d’un rôle de femme sans âge !). La mise en abîme finit par générer du vide tandis que le discours convenu du cinéaste (sur les blockbusters, sur le statut de la star d’aujourd’hui si différent de l’aura des grandes actrices d’hier et sur le rapport à l’image) surplombe, avec un étrange mélange de cruauté et de fadeur, le personnage de Maria. Sils Maria aurait pu être un beau et grand film sur le crépuscule de cet obscur objet du désir qu’est la femme-actrice, si Olivier Assayas avait accordé plus de place à la chair et aux sentiments de son personnage. Au lieu de cela, Maria/Juliette n’est souvent que le reflet d’un cinéaste obsédé par sa jeunesse (Après Mai), qui semble lentement se déconnecter du monde qui l’entoure.

 "Das Wolkenphaenomen von Maloja" (Arnold Fanck, 1924)

"Das Wolkenphaenomen von Maloja" (Arnold Fanck, 1924)

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Céline P.


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