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FIDELIO, L'ODYSSEE D'ALICE

 

Deux corps enlacés sur la plage, un arbre noir aux branches nouées qui découpe le plan et pèse sur les deux amants. La mer viendra bientôt engloutir ces corps, prendre la jeune femme et laisser l’homme à flanc de falaise, le regard tourné vers l’eau dans laquelle tombe ses larmes. C’est ainsi que Félix le dessinateur, représente leur histoire… Lui, pris dans la roche, comme l’arbre noir, et tendu vers la mer d’où émerge la silhouette élancée d’Alice qui file vers l’avant. Le début de l’odyssée s’effectue dans une nuit épaisse et brumeuse, le cargo fatigué n’est d’abord qu’une lueur, puis un bruit. La découverte progressive de son énorme carcasse s’effectue dans le contraste avec le frêle corps de la femme qui monte l’échelle. Le lendemain matin, Fidelio révèle rapidement son cœur bruyant et las, devenu meurtrier. C’est ce cœur qu’Alice doit maîtriser, alors que le sien s’emballe à la vision du capitaine, son premier amour.

 

Tout dans ce début de film séduit, le visage d’Ariane Labed - en plein soleil comme dans l’obscurité-, le lieu dont les matières et les sons sont assez inédits, le romanesque des premières séquences, et la découverte de Melvil Poupaud. Comme pour Alice, c’est le souvenir d’un de mes premiers amours de cinéma qui ressurgit sur l’écran de contrôle de la salle des machines. Gaël serait un peu le Gaspard de Conte d’été, qui aurait laissé tomber les mathématiques et la musique pour embarquer sur un bateau bien plus imposant que celui qu’il empruntait il y a 20 ans pour rejoindre Dinard depuis Saint-Malo. Lors du premier tête à tête sur le pont, la nostalgie de ce conte de ma jeunesse fonctionne à plein régime. On se tourne autour, les corps se détachent d’une mer bleue en à-plat, un baiser est donné, puis son élan est annulé par la parole… Pourtant, je suis rapidement déçue.

FIDELIO, L'ODYSSEE D'ALICE
FIDELIO, L'ODYSSEE D'ALICE

En effet, à l’image de ce vieux cargo qui ne cesse de changer de cap sans jamais vraiment s’amarrer quelque part (deux escales seulement, dont une liée à un accident), le film de Lucie Borleteau n’explore jamais totalement les nombreux territoires qu’il aborde. Il y a d’abord l’odyssée du désir et de la fidélité, vieille histoire remise au goût du jour par cette figure féminine, mécanicienne de la marine marchande évoluant dans un monde d’hommes. Ici, le périple prend malheureusement la forme d’une antienne bien connue à peine renouvelée par la liberté affirmée (mais bien sage) du personnage principal. Les scènes d’amour sans relief, le traitement particulièrement fade de la montée du désir dans la vision du corps désiré dans les bras d’un(e) autre lors de la soirée à quai et la réaction extrêmement convenue d’Alice à l’annonce de l’infidélité du sage fiancé (une rasade de vodka opportunément placée sur le chevet), font de ce voyage une pâle promenade sur des chemins trop battus. Loin de la chaleur intense du cœur de la machine, le désir d’Alice est bien tiède. La réalisatrice semble d’ailleurs chercher à réchauffer cela en ajoutant à la romance de la trivialité. Mais, dans les mots des marins comme dans ceux envoyés par Alice à son fiancé, tout semble artificiel, sur-écrit. Qu’ils soient "amoureux" ou "techniques", ils ne parviennent jamais à la justesse, soit parce qu’ils sont prononcés par des personnages schématiques et grossièrement dessinés (les personnages secondaires sont ainsi particulièrement négligés), soit parce qu’ils hésitent entre le "brut de décoffrage" et le "littéraire". Restent alors le travail, la vie à bord, la solitude et la promiscuité. La réalisatrice réussit à donner à Alice une place singulière intéressante dans la compagnie des hommes, n’éludant ni les convoitises (les avances et le chantage du supérieur), ni les traitements spécifiques (le petit déjeuner), à la fois au centre et à la périphérie du groupe. Dans le travail, sa place est de suite acquise et n’est jamais remise en question. Dans la vie à bord, elle se maintient à cette distance qui permet la liberté, participant aux discussions sans jamais renoncer à ce qu’elle est (celle qui a connu des hommes sur tous les continents à l’égal de ces collègues, mais qui « veut tout »), ou observant de loin les hommes qui entonnent des chants paillards avant de les rejoindre pour un dernier refrain. Malheureusement, cette présence singulière qui s’intègre magnifiquement dans les très beaux plans du navire sur l’océan ou dans ceux de la cabine de pilotage, s’ancre plus difficilement dans une vie quotidienne émaillée de clichés et de motifs récurrents du film d’auteur français qui brisent l’inédit du lieu (scène de boîte de nuit ou de karaoké, vieux loup de mer spécialiste en calvados, scène de bizutage lors du passage de l’équateur). Par ailleurs, le travail est trop souvent réduit à des mots incompréhensibles, là où j’attendais du geste[1]. Le rapport d’Alice à la machine reste superficiel, sinon défaillant puisqu’elle n’est pas là lorsque la première alarme retentit, explorant alors une autre ligne de cœur avec Gaël. La machine cassée et meurtrière se réduit ainsi à un mot, un nom - « Démonia » - qui expulse de manière brutale et maladroite le corps blessé du capitaine de son antre, alors que j’espérais une vraie confrontation des matières et des corps.

FIDELIO, L'ODYSSEE D'ALICE
FIDELIO, L'ODYSSEE D'ALICE

Alors, lorsqu’à la fin du premier voyage, il devient clair que l’essentiel n’est pas la vie d’une femme à bord d’un cargo peuplé d’hommes et que l’idylle avec le capitaine ne peut exister en dehors de ce navire voué à la casse, il ne reste plus grand-chose pour réalimenter la machine lors du second périple. Le récit finit par s’étirer dans des dérèglements sans intensité (la nuit passée avec le jeune marin, l’accident) qui manifestent les troubles du transport amoureux confronté à la réalité. Le cargo n’est plus un univers étanche («ce qui se passe en mer, reste en mer»), les interventions extérieures se multiplient (les policiers, la sœur du marin décédé, le fiancé) et ramènent avec elles les conséquences et les liens dont Alice semblait s’affranchir avec une certaine légèreté sur le navire… Malgré tout, Alice maintient son cap. Il y a peut être de la grandeur dans la détermination de ce personnage, pourtant, il y a chez Alice quelque chose qui ne me touche pas, quelque chose comme une indifférence à ceux qui l’entourent. Ainsi, alors que, par instant, la mélancolie traverse les visages affables de ses collègues, elle plonge dans la lecture du journal de bord dépressif d’un défunt. Alice est bien telle que Félix la représente au début du film, celle qui, tendue vers l’ailleurs et plongée dans ses rêves intimes ou fantastiques, tourne le dos à l’autre. Parce qu’Alice est cette amoureuse qui ne s’attache pas, je ne suis pas parvenue à m’attacher à elle.

 

 

 

[1] Les gestes les plus récurrents sont ainsi ceux de la main qui porte une tasse de café ou une cigarette à la bouche.

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Céline P.


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