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CAPRICE

« Sois infidèle, ne sois pas égoïste»… J’ai bien respecté la recommandation de Caprice en ce qui concerne ma fréquentation du cinéma d’Emmanuel Mouret. J’ai accepté, avec un certain plaisir, quelques rendez-vous (Changement d’adresse, Un baiser s’il vous plaît) et j’en ai décliné d'autres (Fais-moi plaisir !, Une autre vie). Aujourd’hui, Caprice m’offre de belles retrouvailles avec l’univers du réalisateur.

Assis sur le banc d’un square parisien qui semble désert, un père tente de sortir son fils de la lecture d’un roman. Il lui propose d’aller jouer, de le tirer de la fiction (un temps seulement, puisqu’il lui propose aussi de jouer sur son téléphone) pour investir le réel et l’espace du square. Dans le plan suivant, Clément (Emmanuel Mouret) et son fils avancent côte à côte, absorbés l’un et l’autre dans leur lecture, ignorants de ce qui les entoure. La tentative timide du père a échoué, l’espace reste désert et la musique recouvre les bruits de la ville. Tel père, tel fils. Dans ce prologue qui s’amuse en prenant le contre-pied des recommandations parentales habituelles, Emmanuel Mouret installe déjà un espace de fiction décalé du réel entièrement dévolu à ce personnage principal qui semble avoir quelques difficultés avec les contraintes du quotidien (le débriefing du week-end avec son ex-femme) et privilégie, comme son fils, la fiction. Cette fiction, d’abord circonscrite à la scène du théâtre dans laquelle joue de manière affectée et figée Alicia - l’actrice qu’il admire – investit de manière inattendue le quotidien du jeune instituteur. Les mains plongées dans la matière colorée (peinture bleue et jaune), Clément est sorti brutalement de la réalité de son travail (qu’on ne verra plus ensuite) pour plonger dans le rêve de blancheur et de teintes pastels de la romance avec la blonde actrice. Dès lors, tout s’accorde à cette histoire idéale taillée pour Clément par celui qui l’incarne et qui réalise. La découverte de la « femme qui dort » sur son canapé (naissance du désir, sensualité et comédie), le dîner burlesque après le spectacle, le retour de nuit vers la maison d’Alicia et les malentendus qui s’ensuivent ; tout transpire les inspirations hollywoodiennes et sophistiquées du cinéaste en même temps que l’illusion qui enveloppe le personnage. La fiction du théâtre où l’on joue la séparation devient fiction cinématographique de l’amour parfait et léger.

CAPRICE

La ville est ainsi un espace entièrement voué aux personnages et à leur rapprochement - les habitants et les bruits (circulation) sont toujours maintenus dans le hors-champ - et la musique envahit tout cet espace[1]. Les images que Clément et Alicia (Virginie Efira) se renvoient à travers l’embrasure des portes ou les fenêtres de la salle de classe sont un idéal rêvé ou prédit : devant le petit bureau, l’instituteur attentif est un déjà un amant prévenant ; devant le tableau noir l’actrice est une femme rayonnante et passionnée que tous convoite. Pour autant, le théâtre ne disparaîtra jamais vraiment dans cette relation, il est présent dans la façon dont Alicia tente se mettre dans la disposition du souvenir défini par Clément, plus tard dans la répétition des baisers dans la cave (rejouer la première scène) et dans le petit théâtre des mondanités et de la vie familiale quelque peu artificielle (dans laquelle les enfants, particulièrement Jacky sont des accessoires). C’est ici que le réalisateur dessine subtilement la faille dans laquelle Caprice s’engouffre, alors que Clément se demande si cela peut durer. Peut-on vivre réellement avec la femme de ses rêves ? Ou plutôt, peut-on faire de la femme de ses rêves, la femme de sa vie ? Cette question ne cesse de traverser le film et ne se pose pas seulement à Clément. Elle s’invite dans tous les triangles amoureux du film (Alicia-Thomas-Christie, Clément-Caprice-Jean, Thomas-Christie-le magicien anglais).

Puisque le réel se cache dans le hors-champ et le hors-scène, il est alors tout naturel de voir l’imprévisible Caprice (Anaïs Demoustier) en surgir : au milieu du public lors de la représentation, à la sortie de l’école, à la fenêtre de la classe et surtout lorsque Clément, jambe plâtrée, s’effondre sur le trottoir. Elle investit alors un champ entièrement consacré au gag burlesque de la chute[2] pour rattraper in-extremis le corps comique qu’est Clément. C’est drôle et c’est beau. La puissance comique d’Emmanuel Mouret tient d’ailleurs principalement dans cette faculté à faire naître sur le visage du spectateur, dans le même mouvement, un rire et un sourire.

CAPRICE

Il ne manque peut-être qu’une larme…  Car, avec l’irruption de l’empêcheuse de rêver en rond qu’est Caprice, cette force vive (jaune, bleu, rouge) oscillant entre la réalité la plus concrète (les courses, l’argent, la douche, l’envie de faire pipi) et l’imaginaire le plus absolu (la pierre porte-bonheur et la science-fiction ultra-lointaine), c’est le drame qui s’invite, sans qu’on s’y attende, dans la comédie sophistiquée. L’actrice de la débrouille et des petites salles à moitié vide, n’aura d’abord de cesse de sortir Clément de la fiction ouatée qu’il s’est créée avec la star Alicia. Comme le père avec son fils, elle lui proposera d’autres jeux (la pièce de théâtre contemporaine et son interconnexion, le hasard quelque peu provoqué) et d’autres règles (lorsqu’elle met son corps à disposition du garçon qui semble lui plutôt à la disposition d’Alicia) ; sa dernière proposition sera d’ailleurs l’annotation au crayon rouge vif la pièce ennuyeuse de Clément. Mais, parce que tout le film constitue l’espace mental du personnage masculin (et de l’acteur-réalisateur), cela se fait toujours sans cri et sans véritable heurt. Par ailleurs, les deux figures féminines d’abord nettement opposées se rapprochent peu à peu. Alicia révèle une tristesse contenue qui efface peu à peu l’image de la star habillée de blanc (pour aller jusqu’au noir) ; Caprice, elle, s’avère être une actrice bouleversante dont le talent ne s’arrête pas au regard de biche. Ce glissement progressif - qui permet aux deux personnages féminins de s’émanciper de leur définition première et aux deux actrices de montrer tout leur talent - accompagne l’apparition du drame qui s’enroule ainsi doucement autour de la comédie. Il affleure dans les sentiments retenus et les désirs cachés de Thomas et Alicia (avec trois magnifiques scènes qui montrent que si Emmanuel Mouret excelle dans l’écriture des dialogues, il sait aussi faire vivre les silences), dans les ombres qui habitent de plus en plus le film, et plus encore dans « l’accident » dont on ne perçoit la noirceur qu’à travers l’obscurité du bureau du médecin.
 

CAPRICE

Faut-il y voir trop de mesure, de retenue ? Fallait-il que Caprice hurle comme elle menace de le faire au moment où Clément vient lui annonce qu’ils ne se verront plus ? Peut-être, mais la sagesse d’Emmanuel Mouret n’est pas exempte de brutalité. Il en est ainsi des étreintes qui disparaissent dans des ellipses surgissant, toujours violemment, en brisant l’élan du premier baiser. La même brutale retenue se produit à la fin du film sur ce geste inattendu qui, pour une fois, ne doit rien au hasard. Cette troublante disparition[3], morcelée par des ellipses et reléguée dans le hors-champ, laisse le film dans une troublante irrésolution (celle du personnage principal) qui se prolonge dans un subtil épilogue mêlant réalisation du rêve et amertume. Derrière Caprice, titre de la démesure, du désir et de la volonté subite, se cache un beau film de nuances, d’équilibres et de sentiments.

CAPRICE

[1] On se surprend même un instant à imaginer Virginie Efira et Emmanuel Mouret effectuer une chorégraphie digne d’un Américain à Paris ou de Tous en scène, tant l’espace, le décor et la lumière leur semblent entièrement offerts.

[2] Un plan moyen, un trottoir, la façade d’immeuble, aucune profondeur : le gag brut.

[3] Caprice disparue habite alors les rêves et les pensées de Clément alors qu'Alicia, la femme rêvée, devient, grâce à Caprice, la femme d'une vie.

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Céline P.


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