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JANVIER, FEVRIER, LE CINEMA... SANS MOI

J’avais commencé l’année 2015 avec l’envie d’écrire plus. Et puis, il y a eu ces « Cinq jours en France » dont les Cahiers du Cinéma ont parlé avec une grande justesse. Il y a eu le silence, l’écran noir, et des films vus dans le flou ; une incapacité réelle à faire le point et donc, à écrire. Si Foxcatcher m’a sortie du brouillard en me plongeant dans la brume quasi-fantastique du domaine de l’aigle doré ; les autres films vus ces dernières semaines ont souvent - pour reprendre les mots d’un ami - fondu dès la sortie de la salle obscure, ne pouvant résister au moindre rayon de soleil de la vie qui reprend son cours. J’ai même tenté de me soumettre au régime du plaisir intense de la programmation de festival sans réussir à en tirer quelque chose de consistant, de durable. De cet hiver, je ne garde qu’une image, celle d’une inéluctable fonte des neiges.

« Que d’eau! Que d’eau! s’écrient tous les Mac Mahon de Villeneuve-Saint-Georges qui décampent en vitesse parce que sûr eux s’abat l’avalanche de neige métamorphosée par la printanière apparition du soleil entre les Alpes et la région de l’Ile-de-France d’où je pars tous les matins pour aller en autobus jusque Paris. »

 

05 janvier

Les Petite fugues. 1979. Un plan beau à oublier de tourner le guidon d’une Batavus Go-Go. Pipe (Michel Robin) a caressé longuement ce vélomoteur arrivé le matin même à la gare, et la lenteur presque sensuelle de son geste se retrouve transposé dans l’ombre de ce nuage qui suit son premier trajet motorisé. Le valet de ferme reste dans la lumière, insensible à cette ombre suiveuse, comme aux appels de Luigi. Parce qu’il regarde pour la première fois le monde, il ne semble pas encore prêt à en appréhender les reliefs. Pipe s’enfonce tout droit dans la profondeur d’un paysage de campagne, à la recherche d'un horizon sans limite et d'une chaude lumière qui s'opposent au petit périmètre de la cour de la ferme en crise. Les Petites fugues, c’est la description minutieuse de l’exercice de la liberté (sur la route jusqu’au ciel), des rêves qu’elle rêve qu’elle nourrit, mais aussi des ombres qui sournoisement la menaçent. Les Petites fugues, c’est le mouvement et l’image ; la Batavus Go-Go et le Polaroïd.

JANVIER, FEVRIER, LE CINEMA... SANS MOI

10 janvier

Mon amie Victoria. Victoria est ce beau personnage que je ne connaîtrai jamais… De la voix-off qui romance aux ellipses qui prennent le parti de la pudeur, il y a comme une étrange affaire Victoria qui ne sera jamais résolue. Dans ce récit de pertes et d’amitié manquée, l’émotion naît souvent de troublants secrets (la détresse au bas des immeubles, le mutisme du fils, le trouble amoureux de Victoria lorsqu’elle rencontre Sam). Le plus grand de ces secrets reste l’impénétrable Victoria. Omniprésente à l’image, son parcours est celui d’un effacement progressif, entre fantôme et fantasme, entre beau souvenir et oubli. Qui est Victoria ? Que veut-elle ? Je ne le saurai jamais, mais les frémissements de ce corps de douleur sourde et de sentiments cachés font du film de Jean-Paul Civeyrac, une œuvre d’une sensibilité précieuse.

 

22- 23 janvier

Laura, Josué, Fabien, Louis et Théo s’unissent pour parler du « choc Larry Clark ». Les émissions d’Outsiders revue (http://www.outsidersrevue.fr/) sont devenues des rendez-vous hebdomadaires officiellement inscrits dans mon emploi du temps. Je n’écoute pas toujours l’émission en entier, j’en décale parfois certaines parties car les jeunes critiques de cette émission sont trop redoutables ; le risque d’être influencée avant la vision ou l’écriture est trop grand. Mais j’y reviens toujours plus tard… Ce soir là, j’écoute tout puisque je décide rapidement de ne rien écrire sur The Smell of us que j’ai vu la veille. Leur regard est précis et pertinent. Leurs conflits éventuels ne sont jamais le résultat d’une mise en scène de la table ronde dans laquelle chacun aurait un rôle à jouer. Ce soir, je ne partage pas totalement leur enthousiasme. De la même manière, la critique de Stéphane Delorme dans les Cahiers du Cinéma me semble très juste, mais le film ne m’a pas emportée comme lui, comme eux. Il y a de la beauté, parfois fulgurante, dans la façon de saisir l’énergie du mouvement des jeunes skaters et l’immobilité morbide d’une vieillesse incontinente ou dévoratrice. Il y a de la beauté dans ce Paris de lumière et d’obscurité. Mais lorsqu’il ne s’agit plus de photographier les corps dans leur respiration et leurs odeurs, dans leur élévation et leur chute, lorsqu’il ne s’agit plus de mêler crudité et beauté par la matière d’images aux sources différentes, il devient difficile de mettre de côté les maladresses du film dans la définition des relations parents-enfants, dans l’écriture des dialogues et dans la gratuité de certaines violences. A la fin du film, il ne semble plus rester que Larry Clark - car la jeunesse s’en va, disparaît et se remplace- le clochard gisant au milieu des skaters, le « client » qui lèche longuement les pieds du jeune Math et celui qui filme tout et tout le temps. L’autoportrait monstrueux et impudique s’impose au détriment du « nous » de The smell of us.

JANVIER, FEVRIER, LE CINEMA... SANS MOI

24 janvier

A most violent year. Rien à signaler. L’application de J.C Chandor est louable et élégante, mais il me manque le talent. Le film me semble long, rien n’en déborde jamais. L’ambiguïté du personnage est trop propre et le décolleté de son épouse, fille de gangster, trop profond pour être honnête.

 

26 janvier

« Je n’ai pas réussi à lire ton texte sur The Grand Budapest Hotel car ton blog est illisible ». Il aura suffi de cet aveu d’un ami lecteur pour que monte en moi une profonde panique mêlée de culpabilité. Je ne peux faire souffrir plus longtemps ceux qui me lisent et n’osent rien dire. 

Dans la journée, tout est changé. Critique clandestine passe du noir au blanc. Finis les « triples glaucomes » dont parlent les amis d’ Il a osé dans leur très chouette bilan 2014 (http://ilaose.blogspot.fr/2015/01/bilan2014.html).

 

 

27 janvier

Folioscope. Il joue du pouce pour voir la lune se rapprocher et recevoir un obus dans l’œil. Il est grand temps de voir le film d’où sont extraits ces photogrammes imprimés et reliés. Je choisis la version coloriée restaurée en 2011 et accompagnée de la musique du groupe Air. Je dois rapidement m’improviser bonimenteur pour celui qui ne connaît ni le professeur Barbenfouillis, ni les Sélénites. Le Voyage dans la lune a beau ne durer qu’une dizaine de minutes et se retrouver réduit à la taille de l’écran de mon ordinateur, il semble produire l’émerveillement espéré. A la fin du film, les mots du jeune spectateur confronté aux images des origines m’étonnent : « J’adore, c’est comme un jeu vidéo! ». Les fééries de Georges Méliès vues comme un jeu de plates-formes, pourquoi pas ?

 

30 janvier -1 février

Dans les Vosges fantastiques et nocturnes, on ne voit que du noir et blanc. La première salle dans laquelle je pénètre le samedi 30 janvier est délicieusement défraîchie, elle semble déjà habitée par des fantômes et traversée par d’étranges courants d’air. Malheureusement, ce que j’y découvre n’est pas digne de cette salle aux fauteuils qui grincent. The Pool, film néerlandais de Chris W. Mitchell est un direct-to-fond-de-l’étang-poisseux qui constitue le lieu central de ce film paresseux et mal foutu. L’humour belge de Cub et ses scouts à l’américaine ne me retiennent que 40 minutes de plus dans la salle obscure... L’après-midi, je réduis la prise de risque en choisissant les courts métrages en compétition. L’art du geste est épouvantable et son titre abject au regard de ce que le film donne à voir. Puzzle et Rien ne peut t’arrêter, sans être aussi repoussants, ne laissent aucune trace. L’espoir vient finalement de la poésie tragique de l’homme changé en ombre de Shadow et du chaos en noir et blanc des rues de la capitale occupée par une armée étrangère dans Habana.

La journée se termine et « j’ai le cerveau dans la chaussettes ». J’ai vu Réalité. J’ai pris un plaisir fou à suivre (ou pas) cet enchâssement de rêves, de réalités et de fictions qui trahissent tous, sur le mode habituel de l’absurde, l’inachèvement, la frustration et la platitude vertigineuse des personnages. J’aime le soleil californien, la route et la répétition des motifs (à l’image et au son). J’aime le bleu de la VHS, l’eczéma invisible (qui pourrait exister, car au cinéma, cadré large, on ne le voit pas toujours ; mais ici, vraiment, il n’existe pas, en tout cas pas à l’extérieur…), le sang qui coule des oreilles, la tâche d’encre sur le tapis et les dessins enfantins de Jason Tantra. J’aime les deux voitures qui se croisent et le regard de Reality, celle qu’on filme en train de dormir, mais qui semble le seul personnage vivant et éveillé du film. J’aime l’alternance aberrante du français et de l’anglais. J’aime le film de bout en bout, mais très vite il m’en manque quelques uns… Les mécanismes du film admirés pendant la séance s’effacent. Ne restent alors que des séquences autonomes, sans ordre (la séquence dans le bureau du producteur, la découverte de la VHS dans les entrailles du sanglier, l’enregistrement des gémissements dans la voiture, la séquence au cinéma, le cauchemar des Oscar, l’hôpital psychiatrique)… sans raison.

It Follows. Les multiples figurations de la chose « suiveuse », s’avançant du fond du champ ne me poursuivent pas. Je préfère voir Jay regarder la maison d’en face par la fenêtre plutôt que de voir sa terreur en face. Je préfère la petite piscine du jardin au bassin olympique.

JANVIER, FEVRIER, LE CINEMA... SANS MOI
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12-13 février

Visite de l’exposition DESSINS DU STUDIO GHIBLI, Les secrets du Layout pour comprendre l’animation de Takahata & Miyazaki. Je suis accompagnée d’une amie experte du sujet dont je recommande vivement les deux blogs (http://lysao.hautetfort.com/ et http://mirabelle-cerisier.hautetfort.com/) et d’un jeune admirateur de Miyazaki.  L’exposition est très instructive et la quantité de dessins présentés est impressionnante. Son casque sur les oreilles, le jeune admirateur avance un peu trop rapidement, pressé d’appuyer sur le prochain numéro d’un commentaire audio dont il reconnaît cependant qu’il ne comprend pas tout. Il faut l’arrêter plusieurs fois, l’inviter à observer le dessin d’un arbre, la précision d’un regard ou l’ébauche d’un mouvement. Mais, arrivé dans la dernière salle, il n’a aucun mal à patienter pour avoir le droit de s’asseoir à côté de Chihiro.
 

Il n’y a pas de grande exposition à la Cinémathèque et la programmation n’est pas adaptée au jeune spectateur qui m’accompagne. C’est pourtant un évènement car il y entre pour la première fois. Nous visitons le musée. Il n’y a personne. Toutes les vitrines, toutes les inventions sont à lui. On fait deux fois le tour. A la sortie, on passe par la librairie dont il examine tous les recoins. Il ne choisit ni un livre (« on a les mêmes à la maison »), ni un DVD (« mais pourquoi tu dis toujours que ce n’est pas les enfants ? »), mais deux flipbook « pour agrandir ma collection». Partout, il reconnaît des visages, des films affichés sur les murs avec ce même étonnement dans le regard… Il y a donc une autre maison du cinéma que la nôtre, une maison plus grande, plus belle et plus solennelle. « J’aime bien ici. »

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20 février

Il se trouvait un air d’Antoine Doinel la semaine dernière en regardant l’affiche des 400 coups à la Cinémathèque et aujourd’hui il veut voir Bob l’éponge, un héros sort de l’eau ! C’est l’enfer vingt mille lieues sous les mers. Il faut être précis, l’éponge ne sort de l’eau que dans les 20 dernières minutes du film et le monde réel enfin révélé se réduit à un bout de plage et un coin de rue. Pour les adultes, cela relève de la torture. Autour de moi, on soupire, on s’endort ou on se cramponne de désespoir au bras de son enfant (j’avoue, ça c’est moi). Le parti-pris le plus radical du film réside dans son refus total de la connivence avec l’adulte : on n’y comprend RIEN. Et cela va mal même au-delà du choix de la fracture générationnelle puisque l’apparition d’Antonio Banderas en pirate-cuisinier spécialisé dans le pâté de crabe a visiblement pour seule vocation de plonger les mères dans la dépression la plus absolue. Fallait-il vraiment nous rappeler avec autant de laideur que le temps où nous rêvions que l’acteur nous attache comme dans le film d’Almodovar est définitivement révolu ?

 

21 février

Vincent n’a pas d’écailles, et il lui manque aussi des ailes pour m’emporter. Il aurait pu trouver ses ailes dans l’histoire d’amour, mais celle-ci s’apparente trop à une amourette de vacances, un joli flirt fait de regards, de jeux et de longues caresses. L’immaturité du jeune cinéma français m’inquiète un peu parfois… Suis-je vraiment la seule à avoir attendu une scène d’amour sous la douche ? Quelle drôle d’idée de mouiller la main de son amoureux pour éprouver un pouvoir livré comme un secret intime !

Au début, il y a Vincent isolé du groupe sur les bords de la Seine. Il y a une solitude urbaine dont on s’extrait très vite par le voyage vers la campagne et le Sud. Le nouvel horizon est celui de la découverte du pouvoir et de la rencontre amoureuse (et très secondairement du travail). Il est ensoleillé et chaleureux, et l’eau y est claire. On espère alors une transformation qui amène à sortir de la solitude et de la marginalité première, mais il n’en sera rien. La fin du film révèle un autre horizon, plus lointain encore. Il ne s’agissait que d’un passage, un épisode, une anecdotique vaguelette dans la vie dénuée de moteur d’un poisson agile qui a bien du mal à exister hors de l’eau.

 

22 février

Revoir Saraband. Relire ce passage du texte de Jean-Michel Frodon dans le numéro 596 des Cahiers du Cinéma :

« Scène 2. Appelé par le récit de Karin à Marianne, voici un flash-back où on la voit courir dans les bois. C’est bête comme chou, cette fille blonde en chemise de nuit dans une forêt, mais voici qu’elle arrive dans l’image par en haut, traverse, entre dans l’eau noire qui stagne au bas du cadre, et sort de l’image. Ce jour-là, à ce moment-là, Karin est morte. Le bord du cadre est devenu la frontière entre la vie et la mort. Puis, comme appelée par sa propre voix, elle revient parmi les vivants, dans le cadre, elle sort du néant, et de son antichambre liquide. La caméra n’a pas bougé. Il ne s’est pour ainsi dire rien passé. Jamais peut-être on n’avait montré ce double événement extrême, une mort, une résurrection, d’aussi puissante façon. Ni au cinéma, ni au théâtre, ni en peinture. »

Plonger dans cette eau noire. Revoir Saraband.

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Céline P.


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FredMJG 15/04/2015 09:30

Ça valait le coup d'attendre et je suis bienheureuse que tu t'y sois remise même s'il y a des choses tristes comme des coups de bambous dont on n'est guère prêts à vraiment se remettre.
T'ai-je dit que ton blog était bien beau sous ses nouveaux atours ? (Traduire par : faut le nourrir maintenant)
Dommage que ton weekend au pays des horreurs ait été si infructueux mais la forêt est bien belle
Pourras-tu glisser tes écrits cahieriebs sur ton propre blog quand un certain délai se sera écoulé ou s'agissait-il de pure exclu ?
On attend mars maintenant :)