Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

COMME UN AVION

Depuis longtemps, j’ai un rêve, un rêve dans lequel je me réfugie souvent et dont je repousse la réalisation tout aussi régulièrement. Je l’ai rangé dans les coins de mes étagères à DVD et de ma bibliothèque, j’en parle parfois avec cette douce impression que ce rêve me définit autrement, parce qu’il me porte vers un autre horizon. Mais si un jour l’occasion m’était donnée de le concrétiser ? Parce qu'avec les années je me suis quelque peu assoupie, j’aurais sûrement la même gêne que Michel, le héros de Comme un avion, lorsqu’il découvre le cadeau de ses proches…

 

Assoupi, c’est ainsi qu’on découvre Michel (joué par Bruno Podalydès) au début de son dernier film. Tête penchée au bord du rêve, bercé par la fugue de Bach et par une animation 3D qui figure tout autant le mouvement des vagues que le survol d’une épaisse couche de nuages, Michel ferme les yeux sur un horizon infini et virtuel. La fugue se joue alors dans les limites du petit box que constitue son bureau, intérieure et sans déplacement. Quelques instants plus tard, un trajet en moto, se transforme, à la faveur d’une check-list et d’une référence à l’Atlantique en illusoire vol long courrier, entre rocade et tunnel. Cependant, l’élan lancé par le générique en hommage au Journal intime de Nanni Moretti est de courte durée, car il ne s’agit que du retour à la maison. Alors, à peine arrivé dans l’appartement, la veste Mermoz ne produit plus son effet merveilleux. La passion de l’aéropostale est devenue un élément de décoration qui s’affiche sur tous les murs, redoublant ainsi la référence au passé (celui des grandes heures de l’aviation et de l'enfance de Michel). Les modèles réduits sont enfermés dans un placard ; leur envol constitue une fugue d’un instant avant de devoir souffler les bougies du temps qui s’enfuit. Depuis Adieu Berthe ou l’enterrement de mémé, quelque chose a changé. Les grands rêves sont endormis dans un placard ou un tiroir de médicaments et ne semblent pouvoir s’éveiller à nouveau qu’au-dehors (auprès de la fille d’une maîtresse, dans le parc d’une maison de retraite ou sur un toit et au fil de l’eau). Les personnages obnubilés n’imposent ni leur rêve de gosse déraisonnable (Jacques et le grand large dans Liberté-Oléron), ni leur implacable « bon bout de la raison » (Rouletabille dans Le Mystère de la chambre jaune). On aurait ainsi tort de rapprocher Liberté-Oléron de Comme un avion pour des raisons maritimo-fluviales ; l’aventure se vit maintenant en solitaire et dans une incertitude qui impose des allers-retours et des au revoir répétés. L’aventure tarde d’ailleurs singulièrement à être vécue dans Comme un avion. Ainsi, à travers l’accumulation des objets minutieusement observés et admirés parce qu’ils témoignent d’une sorte de génie humain, l’excitation de l’ouverture d’un carton livré par « C’est parti mon colis » ou d’un clic sur le site de « la vieille campeuse », la liste de matos et les récits des micro-aventures qui s’y rattachent (un couteau qui flotte parce que s’il tombe, il faut le retrouver), Bruno Podalydès définit avec fantaisie et poésie un personnage qui semble d’abord trouver son compte dans la forme inachevée et infinie d’un fantasme de grande odyssée solitaire[1]. C’est finalement le dévoilement quelque peu contraint de l’intime à l’autre[2] qui pousse Michel à réaliser cette fugue dont la simple évocation (notamment à travers la musique) suffisait à le mettre en mouvement (le beau ballet des chaises de bureau). L’aventure de Michel est ainsi l’occasion de l’affirmation sensible et touchante de l’univers du réalisateur. Alors qu’à La Celle Saint Cloud, sa singulière poésie, son goût du burlesque et des mots se glissent ça et là dans de courtes scènes du quotidien afin d’en souligner les absurdités, le parcours sur la petite rivière expose en pleine lumière la personnalité du cinéaste, son rapport au cinéma, au monde et au temps.

 

 

COMME UN AVION

Lorsque Michel soulève les draps qui sèchent au soleil, il lève le rideau sur le lieu de cinéma idéal de Bruno Podalydès : la guinguette tenue par Laetitia (Agnès Jaoui, rayonnante). L’endroit pourrait s’appeler « Chez nous » comme dans La Belle équipe de Julien Duvivier ; il rappelle aussi le restaurant du père Poulain, incarné par Jean Renoir, dans Partie de campagne. Sa frontière difficilement franchissable serait gardée par ce Pierre Arditi « moins sympathique que le vrai » qui évoque évidemment Alain Resnais. On pourrait finalement dire que si le lieu est dirigé par Laetitia - qui tient autant de Gabrielle Renoir que de Valentine, la blanchisseuse du Crime de Monsieur Lange – c’est bien Michel/Bruno qui y est « Chez lui ».

COMME UN AVION

Chez lui, les acteurs de la famille font des apparitions toujours inédites (Jean-Noël Brouté et Michel Vuillermoz, désopilant en couple de bricoleurs-danseurs). Chez lui, les tours de magie se font autant avec un jeu de cartes qu’avec l’envol d’une tente s’ouvrant dans le hors-champ pour retomber avec grâce à terre. Chez lui, il n’est pas rare de souhaiter bonne nuit à une montre, à une planche ou à la pluie, de parler tout seul et de se laisser envahir par sa musique intérieure (ou en mode bluetooth). Chez lui enfin, comme chez Renoir, « tout le monde a ses raisons » de s’émouvoir, de dire à voix haute qu’il a bien fait l’amour, de tromper ou de pleurer. Dans ce jardin secret qui nous est offert, on retrouve évidemment le bric-à-brac cher au réalisateur, mais la glaviole évite de peu la relégation totale dans le hors-champ et son nom n’est pas prononcé. De même, si les objets sont toujours vecteurs de comédie dans ce cinéma d’inventeur et d’artisan, leur usage[3] et leur dérèglement affirment un élégant sens de l’autodérision, répété d’ailleurs lorsque Laetitia s’agace des jeux de mots de Michel. Au fil de l’eau, en se laissant porter par la ligne claire de la rivière, Bruno Podalydès se déleste (à l’instar de Michel) d’une partie de sa collection d’effets personnels sans renoncer à ce qui rend son œuvre unique. Il trouve ainsi dans des objets plus rudimentaires la justesse de ce regard toujours proche, empathique et décalé sur les choses et à travers eux, sur les hommes et le monde. Une simple éponge déborde de douleur, une nappe étendue révèle la sensualité, une planche brute se transforme en platonique split-screen entre deux êtres, un banal post-it sur une marche d’escalier figure la montée du désir ; il y a toujours quelqu’un à découvrir au bout de l’objet[4]. C’est ce rapport au monde qu’on retrouve dans les photographies de Michel, prises au téléphone portable. Les gros plans accompagnés de leur texte viennent affirmer le même point de vue décalé qui s’apparente ici au recadrage nécessaire à la fiction du parcours, tandis que le paysage d’un charmant village (photo de la couverture d’un guide) apporte une fausse temporalité. Tandis que Michel scénarise, recadre et découpe son aventure à sa femme, il abandonne toute idée de projet dans ce lieu où le temps est suspendu[5] à l’écoulement de l’eau glacée (comme les larmes de Mila ?) sur le sucre de l’absinthe, fée verte de l’ivresse, de la sieste dans l’herbe et de l’onirisme. Le projet laisse alors place à la projection d’un cauchemar inquiétant, traversé par l’angoisse du vieillissement et de la mort, puis d’un rêve aérien d’une merveilleuse rencontre. Oui, la mort rôde, elle a même déjà frappé à la guinguette, mais il est encore possible de prendre le temps de vivre, il est encore permis de rêver sa vie. On peut toujours se laisser porter, se laisser tomber et faire des huit avec ses hanches même si on sait bien au fond qu’on est un peu pathétique. On peut enfin choisir de rentrer quand bien même une nouvelle « clairière amie » semble se présenter. Alors, envolé grâce au palindromique kayak, Michel décide de se faire (re)prendre avec un MMS de libellule qui, sitôt photographiée, disparaît. Magie du détail. Voyage immobile. Il est temps de revenir en toute liberté vers cette femme lumineuse qui fut « la première à éclairer la nuit ». Au revoir Bruno, je vous embrasse sur la joue et je vous dis « Merci ».

COMME UN AVION

[1] Fantasme nourri par la lecture de Vol de nuit (dont le héros se nomme Rivière !) et de Seul de Gérard d’Aboville.

[2] Ainsi le couple ne se définit pas par une intimité partagée, mais par deux intimités juxtaposées, souvent décalées et tendues chacun vers un ailleurs différent (scène de la salle de bain, scène de la soirée télé-tablettes et surtout plan final) qui se sont croisées, alliées  pour élever deux beaux enfants, changer de lave-vaisselle ou repeindre le salon. De ce point de vue, le choix de Sandrine Kiberlain est d’une extrême justesse puisqu’elle est venue d’ailleurs (rencontrée sur le tournage du dernier film d’Alain Resnais) et n’appartient pas à la « famille » Podalydès.

[3] Le bip anti-moustique manipulé par Michel comme les clés d’une grosse voiture devant Mila… « Pathétique » pourrait dire Michel lui-même !

[4] A cet égard, la scène du téléphone entre Mila et Michel est bouleversante. Qui d’autre que Bruno Podalydès pourrait orchestrer un aussi émouvant ballet du portable-porté !

[5] Le message téléphonique de Rémi demandant à Michel de rentrer pour des raisons professionnelles semble laisser supposer qu’une semaine s’est déjà écoulée… On s’étonne une seconde avant que Michel ne mette fin à l’urgence en passant en mode avion !

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

Céline P.


Voir le profil de Céline P. sur le portail Overblog

Commenter cet article