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IN THE FAMILY/PATRICK WANG (2011)

« Ecriture intermittente garantie ». Cet engagement en forme d’aveu qui s’inscrit depuis sa naissance en tête de ce blog, je crois que je me le suis adressé afin de lutter contre mon penchant pour l'inactivité. J’ai résisté longtemps, mais depuis trois mois, je n’ai de cessé de repousser puis de renoncer à l’écriture de textes sur les nombreux films que j’ai vus. Des mots d’admiration et d’émotion ont été prononcés (Hill of freedom, Les Mille et une nuits vol 1, 2 et 3, Cemetery of splendour…), des déceptions ont été formulées sans ménagement (Ant-man, Youth, Une enfance, Les deux amis…), au téléphone, autour d’un café ou dans la confidence d’une conversation privée en ligne… mais je n’ai pas emmené ces mots jusqu’ici.

 

Depuis plus de deux semaines, je promène avec moi un secret en hésitant à le partager. Ici et là, j’en ai montré quelques traces, des images sans commentaire, des messages codés qui ne révèlent rien de cette rencontre bouleversante avec l’œuvre d’un cinéaste.

 

Tout a commencé dans la cuisine d’une maison du Tennessee. Dans cet intérieur chaleureux baigné d'une lumière blanche, ils avaient pris plusieurs fois leur petit déjeuner. Les deux pères avaient entouré le jeune garçon précoce avant le départ pour l’école. Les bols avaient souvent été laissés sur la table où le paquet de céréales semble avoir une place réservée. C’était avant l’accident, avant l’annonce du décès de Cody, avant le surgissement des voitures, des phares rouges et de la violence des bruits de l’extérieur qui a déchiré en un instant l’équilibre de l’intérieur.

« Une chanson est venue dans la vallée

La vallée de l’abondance

Et tu es resté

Et j’ai appris chaque mot

Et aujourd’hui tu quittes la vallée

Cette vallée désertée

Tu traverses la rivière

A présent »

 

A présent, il faut habiter un lieu qui porte encore les traces du moment où tout s’est arrêté, lorsque le téléphone a sonné, projetant en un instant Joey et Chip hors de la maison. A présent, il faut rentrer sans Cody, retrouver cette cuisine, cette maison aménagée par Joey, ce foyer déjà frappé une fois par la disparition.

Dans cette scène du retour des funérailles, tout est bouleversant. Il y a d’abord ce plan familier, dans lequel j’ai ma place puisque je reconnais l’espace qu’il décrit. J’y ai déjà associé des gestes et des mouvements. Surtout, j’ai déjà vu Joey assis à la table sur le côté gauche du cadre et au premier plan. Mais cette fois-ci, Joey ne représente plus le pôle solide et rassurant de la première séquence. Un léger décalage de la caméra, le montre comme retenu dans un coin de la pièce, prisonnier de la table et du plan de travail. L’absence remplit tout le reste du cadre, mais cela ne dure qu’une minute. Hors-champ, les pas de Chip se rapprochent... L’enfant revient dans le cadre après s’être débarrassé de son costume sombre pour une tenue plus confortable. Par ce changement et par ses allers et venues entre les placards et le réfrigérateur, Chip ramène dans le plan un quotidien qui ne peut, dans un premier temps, s’accommoder avec le traumatisme de Joey. Chacun sur un plan différent, séparés par le meuble bas de la cuisine, les déplacements du petit garçon dans le dos de son père -semblables à ceux du début du film- pourraient être la manifestation d’une vie passée qui vient de disparaître et qui hanterait l’homme alors figé par la douleur. Les deux personnages ne sont pourtant pas totalement désaccordés. Si Chip s’agite tandis que Joey reste immobile, père et fils se rassemblent dans le mutisme et l’impossibilité de regarder l’autre. C’est là l’un des aspects les plus bouleversants de ce plan fixe à la fois rigoureusement composé et constamment recomposé par les déplacements de Chip d’abord, puis de Joey.

IN THE FAMILY/PATRICK WANG (2011)
IN THE FAMILY/PATRICK WANG (2011)
IN THE FAMILY/PATRICK WANG (2011)
IN THE FAMILY/PATRICK WANG (2011)
IN THE FAMILY/PATRICK WANG (2011)
IN THE FAMILY/PATRICK WANG (2011)
IN THE FAMILY/PATRICK WANG (2011)
IN THE FAMILY/PATRICK WANG (2011)
IN THE FAMILY/PATRICK WANG (2011)
IN THE FAMILY/PATRICK WANG (2011)
IN THE FAMILY/PATRICK WANG (2011)
IN THE FAMILY/PATRICK WANG (2011)
IN THE FAMILY/PATRICK WANG (2011)
IN THE FAMILY/PATRICK WANG (2011)
IN THE FAMILY/PATRICK WANG (2011)

En cinq minutes et trente secondes, Patrick Wang parvient sans un mot, presque sans un bruit et en refusant la démonstration du plan séquence (puisque la séquence se joue finalement en deux plans) à tout dire de ces douleurs qu’on ne peut partager, même lorsqu’elles émanent d’une perte commune. Ainsi, c’est avec une pudeur infinie - dans le micromouvement d’un visage qui hésite à se tourner vers l’autre - que se révèlent les larmes de Joey, un instant seulement avant que celui-ci ne les efface pour regarder son fils se débattre avec le décapsuleur. A ce moment, alors que Chip et Joey sont enfin réunis autour de la table, se révèle le prodige d’un plan qui concentre tous les effets de la déchirure et la possibilité de sa réparation. Lentement, le petit garçon invite son père à se reconnecter au présent et à reprendre à deux le cours d’une vie stoppée nette par la disparition de Cody. Et puisque la communication est encore impossible, puisqu’il est trop tôt pour se regarder dans les yeux, c’est par la circulation des corps et des objets (verre et bouteille, bols, lettres) que le lien se recrée en une chaîne de gestes (boire, se lever, ranger, trier…) qui réanime tout l’espace[1].

La scène s’achève par un plan court offrant un tout autre point de vue sur la cuisine. Joey peut enfin appuyer sur le bouton du répondeur[2] ; la voix inconnue qui s’en échappe est celle d’une présence extérieure chaleureuse et émue. Cette voix c’est un peu la mienne, alors que j’ai la gorge nouée face l’extraordinaire beauté de ces quelques minutes.

[1] Parallèlement, l’extérieur se manifeste à nouveau par le son (chants des oiseaux, bruit du tondeuse à gazon).

[2] A l’entrée dans la cuisine, Joey n’était pas parvenu à actionner le répondeur.

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Céline P.


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