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LES MILLE ET UNE NUITS/ VOLUME 1: PRELUDE

Comme un bloc-notes

 

26 août

 

L’été s’achève sur une route de campagne au milieu des coquelicots et des vignes. Chico Chapas m’emmène au bout d’un voyage au cours duquel j’ai pris mille et un chemins. Je ne suis pas épuisée d’avoir sillonné le Portugal dans tous les sens (du documentaire à la fable, de la farce à la chronique) et, lorsque le mot FIN ! apparaît sur l’écran, je réalise que la chaleur de ces mois d’été s’accordait parfaitement à la fièvre de l’œuvre de Miguel Gomes. Derrière les volets fermés, mes journées sans soleil préparaient des nuits sans sommeil hantées par les résurgences vertigineuses des récits inquiets, désolés ou enchantés de Shéhérazade.

 

Nuit du 5 juillet

L’émerveillement et l’insomnie

 

Je rentre du cinéma comme on rentre de concert, survoltée, électrisée par ce premier volume enragé. Je mets un temps infini à laisser échapper assez de la folle énergie du film pour réussir à m’endormir. J’ai envie de le réveiller pour tout lui raconter : les constructeurs navals de cette ville qu’on connaît bien, les incendies de l’histoire du coq et du feu qui nous encerclent presque chaque été, l’exterminateur de frelons qui ressemble à son père et les récits des Magnifiques… « Oh venturoso Rei, fui sabedora de que num triste país entre os países, onde se sonha com sereias e baleias, o desemprego propaga-se. »

 

Nuit du 7 juillet

Simao, la juge, Gloria, Luisa, Humberto, Dixie, Vasco, Vania, Ana et tous les autres

 

Je suis déjà comblée de récits, de visages, de voix, et de rythmes. C’est trop, non ? Dans le journal de bord du film, à la date du 7 décembre, je tombe sur cette phrase « Je suis dans l’œil d’un ouragan et en même temps dans une voie sans issue… » Ce pourrait être les mots de la juge en larmes, de  Simao «sans tripes » ou peut-être même de Dixie. Ce pourrait être mes mots. Comment va-t-il finir ? Il a fui mais il est revenu… A la date du 25 novembre, on trouve une autre question « Mais quelle (…) est-on en train de faire ? » Je m’amuse à combler la parenthèse : « folie », « merveille », « monstre » aussi.

 

 

Nuit du 8 juillet

« And from behind of walls of doubt a voice was crying out »

 

Ce n’est pas une nuit à trois lunes, c’est une nuit à deux chants. Je suis restée dans la tour de Dixie avec ses maîtres et son fantôme. J’écoute les musiques du toit et du pied de l’immeuble, les musiques de ce monde au bord du monde.

 

 

Nuit du 22 juillet

Les images et les moutons

 

Où je commence à lutter contre l’oubli et le temps qui passe en faisant défiler les images comme on compte les moutons.

LES MILLE ET UNE NUITS/ VOLUME 1: PRELUDE

Boa Noite.

 

 

Nuit du 24 juillet

Les bruits du village et la musique de la montagne

 

Ce n’est pas encore Ce cher mois d’août mais je suis déjà dans ce «triste pays parmi les pays». C’est la deuxième nuit, les chiens aboient et je les écoute, j’essaye de les distinguer et je les compte comme Simao. Hier, sans rien savoir du volume 3, j’ai commencé à enregistrer avec mon téléphone portable le chant des oiseaux, le bruit du vent, les aboiements, les chants traditionnels qui descendent de la montagne et l’annonce des festivités par les synthés du quatrième rendez-vous de Jean-Michel Jarre.

 

Nuit du 27 juillet

Adelino, de Prado san Miguel à Cannes

 

Je crois qu’il n’est pas allé au cinéma depuis l’enfance. Sa retraite se déroule entre la maison au corbeau qui parle et la ferme où chaque animal a un nom. Il y a construit son royaume de la bricole équipé d’une douche avec vue sur la vigne et la vallée, et d’une radio qui enchante le poulailler jour et nuit. Ce soir, je lui ai transmis les récits des 1001 nuits de ce réalisateur dont il ignore tout, tout sauf ces histoires. Il m’a dit que les frelons à pattes jaunes étaient aussi un problème dans le coin. Il m’a donné des détails sur l’histoire de cet homme en fuite, nourri un temps par les voisins et arrêté chez lui. Il a parlé de la crise. Il a affirmé qu’une voisine s’était fait voler une vache…Il a ajouté d’autres récits comme celui de cet émigré revenu pour les vacances qui, furieux d'avoir été verbalisé, a provoqué un incendie qui a coûté la vie à six pompiers. Les larmes de la juge rencontrent l’histoire du coq et du feu. Sa réalité rencontre mes fictions. Puis, il s’est étonné que je connaisse tout cela. Alors à mon tour, j’ai raconté les trois volumes de deux heures chacun, le réalisateur portugais, la présentation à Cannes, la couverture des Cahiers et la diffusion en France en ce moment même.

- Et tu as vu ça ?

- Oui, les deux premiers volumes, le troisième sort fin août.

- Et tu as aimé ?

- Oui, j’ai adoré. Il ne manque que vous deux dans le film.

- Ça va sortir au Portugal, tu penses ?

- A l’automne, mais je ne pense pas qu’il soit programmé dans le coin.

- Il faut, je veux voir ça.

 

Nuit du 30 juillet

Une nuit à Rome

 

Septième nuit au Portugal. La douce voix de Shéhérazade me maintient toujours éveillée. J’ai visité Aveiro sans y trouver la trace des Magnifiques. C’est finalement dans les souvenirs de la périphérie documentaire qui encercle la Rome mythique de la fiction filmée par Gianfranco Rosi que je retrouve Miguel Gomes. Il y avait peut-être une des 1001 nuits de Gomes dans le Sacro Gra de Rosi, une nuit seulement.

 

 

Nuit du 23 août

Désenchantée et désolée

 

La nuit dernière, aucun conte n’est venu troubler mon sommeil. Il faut dire qu’un film a réussi à me désenchanter de la pire des manières. Un ridicule concert de cloches dans les montagnes suisses a fait taire la vache du Désolé. C’est finalement l’image d’un coq venu d’Estonie qui me sort de la désolation dans laquelle Youth m’a jetée.

 

LES MILLE ET UNE NUITS/ VOLUME 1: PRELUDE

La sortie du volume 3 devient une nécessité. Dans la bande annonce, je reconnais les visages de l’Inquiet et du Désolé, et les voix de la foule entonnant l’hymne national m’invitent à retrouver cette communauté.

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Nuit du 26 aout

Forêt chaude, salle froide

 

Nous sommes deux dans la salle. L’enchantement musical du troisième volume et le soleil de Bagdad-Marseille ne parviennent pas à réchauffer cette salle vide. Les images de la foule rassemblée chantant l’hymne en hommage au 25 avril défilent face à des sièges inoccupés. Evidemment, je suis saisie par la joie et la tristesse, le plaisir et la douleur que m’offre cette dernière partie, mais j’aurais aimé partager cela avec d’autres, pour que le collectif célébré dans le film vibre aussi dans la salle. Parce que les mille et une nuits commencent avec un carton qui dit "Merde !" et s’achève avec un "Je vous aime" (que Miguel Gomes adresse Carolina, 8 ans) et qu’entre ces mots inscrits en jaune vif, le réalisateur a montré chacun et tous, a raconté hier et aujourd’hui, a saisi le réel avec les moyens de la fiction, a pris le trivial et le merveilleux, a fait entendre toutes les voix d’un peuple, j’aurais voulu que Shéhérazade ne se taise pas seulement pour deux spectateurs.

LES MILLE ET UNE NUITS/ VOLUME 1: PRELUDE

28 septembre

 

J’ai vu une quinzaine de films depuis le 26 août, presque tous ont été oubliés. Cependant, je n’en ai pas fini avec Miguel Gomes. Rendez-vous est pris pour le dernier week-end d’octobre… A suivre.

 

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Céline P.


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