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[BLOC-NOTES] Fragments de Cannes (1)

Dimanche 22 mai 2016, vers 16h00

 

Il est assis côté couloir. Le soleil qui traverse encore à ce moment du voyage les vitres du wagon, illumine sa chemise blanche. Cet être de l'obscurité lui tourne légèrement le dos, sa tête penchée semble chercher l'ombre apaisante, sa bouche entrouverte laisse deviner un abandon total dans un sommeil qui s'est sûrement fait rare ces derniers jours. Le critique dort. Je passe à côté de lui sur la pointe des pieds pour rejoindre ma place avec un café brûlant dans les mains. Je manque de force pour lutter contre la fatigue. Mon corps secoué par l'excitation et malmené par l'attente demande relâche, mais je veux rester éveillée. Le critique, lui, a capitulé. Avant de fermer les yeux, il a sûrement pris connaissance des rumeurs de ce dimanche après-midi. Quelques statuts ont suffi à le mettre sur les nerfs ; après douze jours de festival, il est à fleur de peau. Mais l'épuisement a rapidement transformé la colère en lassitude. Le corps s'est alors lentement engourdi, la lecture est devenue laborieuse et les signes, indéchiffrables. Rideau!

A quoi rêve le critique endormi?

J'imagine qu'il érige une statue chryséléphantine à la déesse Elle Fanning, ou qu'il dévale dans un roulé-boulé burlesque la maigre plage de la Quinzaine pour finir par rejoindre Carla dans les eaux de Recife. Peut-être que la fureur qui l'animait encore un peu avant le sommeil a envahi ses rêves… Je le vois alors brisant vitres de voiture et fenêtres de maison d'une famille voisine trop bruyante. Je finis par laisser mes dernières forces dans ces scénarios imaginaires. Fermeture à l'iris.

 

Dimanche 22 mai 2016, 19h40

 

Je n’ai pas vu I, Daniel Blake. Le palmarès m’est annoncé par SMS, récompense après récompense, alors que je passe d’une gare à l’autre, sous la pluie. Durant cette heure, tout vient effacer les quelques jours passés au Festival. Seuls quelques grains de sable dans les baskets me rappellent, assez désagréablement, que ce matin encore je versais des larmes devant Aquarius. Dernière file d’attente à la station de taxis, dernier voyage immobile dans la nuit. Retour.

 

Mercredi 18 mai 2016

 

99 + 24. Devant les marches de la villa Malaparte additionnées à celle du Palais des Festivals, je pense soudain à Alex Buchard « arrivé à Cannes, bobines sous le bras, pour présenter son premier film dans la section très parallèle : « Prémices européens ». Sur la boîte vocale du réalisateur de L’Ombre de lui-même, attachés de presse, agents, critique, producteurs, réalisateurs et compagne se croisaient pour l’inviter à profiter du festival. Pendant 10 jours Alex avait tout manqué, les rendez-vous, les déjeuners et surtout les montées des marches, jusqu’à ce que Sabine Azéma, Pierre Arditi et Claude Chabrol ne viennent enchanter son répondeur… Je crains de tout manquer moi aussi. Au pied du théâtre Debussy, la file d’attente pour La Tortue rouge ne cesse grandir. On lit, on pianote sur son portable, on écoute un peu de musique et, plus rarement, on parle. Alors que les solitudes s’alignent, je crains que la mienne - comme celle d’Alex Buchard - n’y trouve pas sa place. Mais au milieu de cette file d’attente, il y a un visage amical. Je fais des premiers mots de Florent mon discours d’ouverture. J’attrape mon téléphone pour répondre à l’invitation qui m’a été faite le matin : « Suis arrivée. Si tu as toujours le temps pour prendre un café, je suis devant le palais ». A la terrasse, grâce à Claire, le café pétille comme du champagne.

[BLOC-NOTES] Fragments de Cannes (1)

« Tout le monde ne peut pas devenir celui qu’il voulait être » c’est ainsi que Hirokazu Kore-Eda a commencé le scénario d’Après la tempête en 2013. La famille de Ryota (Abe Hiroshi), celui qui doit accepter de ne pas être l’écrivain, le mari et le père qu’il voulait être, est éclatée, marquée par le divorce et le décès. Les portraits de chacun sont sensibles et délicats. La mise en scène dans l’espace exigu de l’appartement de Yoshiko (Kiki Kilin) - la mère de Ryota - installe le récit dans une intimité familière et touchante dont le pôle central est la petite table où l’on écrit, prend le thé ou finit un repas tout en écoutant les nouvelles inquiétantes du typhon qui s’approche… Car, il faut bien une tempête pour ranimer le temps d’une nuit les membres de cette famille, isolés dans la rancune, la douleur ou la désillusion. La tempête trop annoncée et trop attendue ne bouleversera pas grand-chose. Les dialogues charmants mais appuyés qui l’ont précédé ont réduit son intensité jusqu’à la transformer en une petite brise. Le lendemain, seuls quelques parapluies retournés témoignent des tourments de la veille, tandis que les regards de ceux qui se séparent à nouveau laissent entrevoir la possibilité d’un apaisement. Ephémère magie d’une nuit qui sera malheureusement vite oubliée.

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Céline P.


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Oriane 06/06/2016 09:25

Beau fragment sur Après la tempête, qui ne correspond cependant pas au souvenir que j'ai personnellement gardé du dernier film de Koreeda. Après les tensions invisibles dans Still Walking, qui grondait admirablement de sentiments cachés (déception des parents, frustration des enfants, agacement mutuel) sous les tendresses d'un repas de famille, Après la tempête m'a semblé bien vain, comme un écho faible de cette précédente réussite. Dans ce film, la mise en scène de l'intimité ne me paraît guère si subtile, elle s'impose grâce à la toujours formidable direction d'acteurs de Koreeda, mais ne va pas chercher plus loin que l'étalage des échecs ratés que Ryota et la cérémoniale bonne morale de sa mère.
En tout cas, merci pour ce premier compte-rendu, j'attends comme beaucoup d'autres la suite ! Et qui est ce critique endormi ? Un nom connu ... ?