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LA LOI DE LA JUNGLE

« Etant donné qu’à chaque plan de La Fille du 14 juillet on m’a sorti une référence, j’ai longtemps hésité pour le titre de cet article commandé par Les Cahiers du cinéma » Lorsque j’avais lu les premières lignes du savoureux texte d’Antonin Peretjatko finalement intitulé Eloge de l’humour, je m’étais souvenue de la discussion qui avait suivi la présentation de son premier long métrage. J’avais plutôt aimé le film, mais la façon dont le réalisateur renvoyait dans les cordes tous ceux qui s’avançaient vers lui en citant Godard, Rohmer, Rozier ou The Party (et même les Charlots d’après Peretjatko) m’avait gênée. Lorsqu’un nouveau cinéaste paraît, le cinéphile cherche souvent les correspondances, les filiations et les influences. C’est une manière de faire une place au nouveau venu. La place que le public souhaitait accorder au réalisateur de La Fille du 14 juillet ce soir là m’avait semblé plutôt flatteuse, mais lui n’en voulait pas. J’ai appris par la suite qu’il était collectionneur de copies de films en pellicule. Sa réaction lors de cette avant-première n’avait donc rien à voir avec une remise en cause de nos réflexes (un peu maladroits) de cinéphile, et il ne s’agissait pas non plus d’une posture. Mais alors, quoi ? Qu’est-ce qui le gêne à ce point ?

LA LOI DE LA JUNGLE

Il sort de sa veste bleue argentée de magicien une étrange paire de menottes et se laisse attacher par un spectateur, le tour capote ou plutôt n’a pas vraiment lieu. On ne comprend rien, il ne se passe rien, et pourtant on rit. Il prend le temps de nous dire quelques mots qui font un peu office d’avertissement : Il a déjà présenté La Loi de la jungle et on lui a déjà cité toutes les références possibles (notamment les films de De Broca). Après la projection, on parlera de la Guyane, des acteurs, des périls d’un tournage dans la jungle, des lucioles et des papillons, mais pas une allusion à De Broca ou à OSS 117 Rio ne répond plus. Après La loi de la jungle, on a tous compris que si Antonin Peretjatko ne refuse pas de se nourrir de ceux qui l’ont précédé, des anciens vivants ou morts qu’il lui arrive même de citer (« La chose la plus drôle que puisse faire un comédien, c’est de ne pas le faire » W.C Fields cité dans Eloge de l’humour), le réalisateur entend ne pas être un stagiaire du cinéma, celui qui doit apprendre et rendre compte aux plus expérimentés. La Loi de la jungle est un film d’Antonin Peretjatko, cinéaste au présent qui en assume les pleines responsabilités.

 

Marc Châtaigne est arrivé en retard à la grande distribution des missions aux stagiaires;  peut-être parce qu’il a passé trop de temps à caresser la mèche de cheveux d’une femme dont on ne saura jamais rien, peut-être parce qu’il a obéi au policier qui lui ordonnait de reprendre le petit chemin au lieu de traverser la pelouse. Alors qu’au Ministère de la Norme, le romantique docile se voit confier le contrôle du projet Guyaneige, puis observe impuissant la mise à sac de son appartement par un huissier fou accompagné de deux gros bras ; en Guyane, le transfert d’une statue de Marianne en hélicoptère s’est fini par un largage en pleine forêt. Lorsque la Marianne apparaîtra à nouveau au milieu d’une forêt dense de personnages improbables et de situations abracadabrantes, elle synthétisera tous les enjeux du film : l’allégorie embourbée d’un pays où tout pourrit et la découverte d’une femme dont l’érotisme se dévoilera peu à peu à travers les branchages. Un plan suffit à manifester la convergence des extrêmes qui fondent La loi de la jungle. En effet, le pari audacieux du réalisateur est de mêler la satire ultra-contemporaine enragée et engagée à une romance délicate et sensuelle.

 

LA LOI DE LA JUNGLE

Tarzan et Châtaigne sont deux stagiaires, chairs à canon d’une gérontocratie garante d’une norme imbécile et d’un capitalisme destructeur et cynique (cf. la tournée des financeurs auxquels Rosio assure que la masse salariale ne sera pas un problème puisque le projet Guyaneige ne créera aucun emploi !), maintenus dans une précarité qui les empêche de vivre, de construire et d’aimer. Chacun pourrait traîner sa solitude dans les couloirs et les bureaux d’une entreprise, mais c’est loin de la grisaille parisienne, dans une forêt tout à la fois hostile et merveilleuse, que ces deux là vont finir par se trouver.

Loin des horizons bouchés de la ville, Antonin Peretjatko - comme Hector et Truquette dans La Fille du 14 juillet – trouve dans la forêt guyanaise l’environnement idéal à l’enchevêtrement de tous les registres comiques. Gag visuel, gag de répétition, comique de situation, comique de geste et dialogues hilarants se succèdent à un rythme effréné et constituent un écosystème du rire d’une richesse assez exceptionnelle dans le paysage actuel de la comédie française. Le risque de la lassitude et de l’épuisement d’un spectateur peu habitué aux variations du rire que provoquent le film est ici parfaitement assumé. Il surenchérit même en jouant sur les ruptures de ton, en malmenant son récit avec de fausses fins cauchemardesques. L’exubérance comique[1] , figure d’un refus de la norme fiévreux, pourrait ainsi mener le film à la surchauffe si celle-ci en était le seul moteur. En effet, dès les premières séquences, la comédie burlesque se teinte d’un romantisme (la lumière partagée à l’hôtel) et d’une poésie (les flocons de la maquette de la station de ski dans le bureau de Galgaric) qui ouvrent une deuxième voie dans le film. Cette piste amoureuse permet une délicate décélération du récit et une concentration sur les deux personnages principaux.

LA LOI DE LA JUNGLE

Au cœur de la forêt tropicale - lieu du danger, de la folie et de la démesure –, La Loi de la jungle atteint un point d’équilibre entre humour dévastateur et romance particulièrement étonnant car celui-ci ne repose pas simplement sur une alternance de ton mais se retrouve au sein de chaque séquence. Cet équilibre est assuré par le duo Châtaigne-Tarzan. Châtaigne (impeccable Vincent Macaigne), romantique douillet et constamment éberlué devant le catastrophique[2] chantier Guyaneige, parvient ainsi petit à petit à porter son regard sur l’environnement, à se laisser aller à la contemplation du paysage et de celle qui l’accompagne. Tarzan (Vimala Pons comme on ne l’a jamais vu), spécialiste de la chirurgie au couteau et de la chorégraphie de bourre-pifs (oui, c’est elle qui distribue les châtaignes !), trouble autant par sa sensualité que par la mélancolie qui traverse parfois son regard. Comme dans toute comédie romantique, les deux corps désaccordés (Châtaigne garde longtemps un temps de retard) finissent pas s’unir… grâce la magie d’un filtre d’amour offert par un fou de guerre dont les effets donnent lieu à la séquence la plus puissante du film ! Dès lors, la forêt devient le refuge idéal des deux stagiaires abusés. Le décalage comique que produisait la présence d’une faune inquiétante dans la première partie (mygales, iguanes) glisse vers le merveilleux avec la chenille-accordéon ou la luciole. Cependant, la beauté voilée d’une certaine tristesse des derniers plans de Tarzan-Châtaigne sur le fleuve, révèle aussi in extremis la sévérité (et peut être les limites) du portrait de la France dressé par Antonin Peretjatko : les deux héros n’ont aucune victoire à célébrer.

LA LOI DE LA JUNGLE

[1] Exubérance portée par une savoureuse galerie de personnages secondaires interprétés par des acteurs qui s’en donnent à cœur joie (Mathieu Amalric, Jean-Luc Bideau, Fred Tousch et Pascal Légitimus)

[2] Corruption, aberration du projet et évidente catastrophe écologique

 

 

PS: Il y a tout juste un an sortait Comme un avion de Bruno Podalydès. Il paraît difficile de ne pas rapprocher ces deux films. On y retrouve trois acteurs qui ont déjà tourné chez le réalisateur de Bancs Publics ou Adieu Berthe (Pascal Légitimus, Mathieu Amalric et Vimala Pons) et surtout, les deux films font le choix de la fuite au fil de l'eau et de l'utopie (à des moments différents et de manière plus ou moins définitive). Si Peretjatko tente une plus grande aventure, plus hors norme, et si son discours politique semble plus engagé, sa réponse ne semble pas très différente... "vide politique"?

 

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Céline P.


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