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A PROPOS DE MA LOUTE

A PROPOS DE MA LOUTE

Devenir comme papa

 

Le gigot repart en cuisine pour être coupé à l'abri des regards. Autour de la table, Gaby et Blanche regardent leur père. Alors que l'impuissance d'André vient d'être révélée par son incapacité à découper le morceau de viande cuit avec un couteau (difficulté que l'Éternel ne semble pas rencontrer avec le cru), sa soeur le regarde et lui dit "Tu ne vas pas devenir comme papa?"

Ces mots, le silence qui s'en suit et l'évocation alors mystérieuse du père font couler les larmes sur le visage d'Aude. Face à ces adultes liés par un lourd secret, les deux filles d'André, spectatrices ignorantes du drame familial, restent muettes tandis que les larmes roulent sur leurs joues roses. Évidemment, elles ne savent rien... Alors pourquoi pleurent-elles?

 

Les bourgeois bégayants et incestueux et les prolétaires taiseux et cannibales occupent des espaces bien définis dont les noms sont maintes fois répétés: le Typhonium et son panorama incomparable, le quartier Saint-Michel, un quartier de pêcheurs sans vue sur mer. Entre ces deux lieux, la baie de la Slack offre des paysages de marais, de dunes et de falaises à peine marqués (une ombrelle jaune, de petits drapeaux rouges) par le pâle mystère des disparitions qui animent Malfoy et Machin. Assignés à résidence dans ces lieux contraires, adultes bourgeois et prolétaires ne peuvent que s'opposer; la baie n'offre qu'un point de vue sur une vision fantasmée de l'autre (la description par André du pêcheur dans le parc à huîtres, l'hypothèse de disparitions liées à l'origine géographique).

Cependant, une catégorie de personnages échappe à cette assignation socio-spatiale, ce sont les enfants. Le temps indeterminé des vacances offre aux enfants Van Peteghem un espace à traverser, à expérimenter loin du regard de l'adulte. En s'enfonçant dans le marais, Gaby, Blanche et Billie tentent d'échapper à la surveillance des aînés, ce qui n'est pas difficile puisqu'au typhonium on ne regarde plus la vue. Mais échapper au regard des adultes, c'est peut-être surtout, échapper à ce qu'ils annoncent: un devenir grotesque ou mortifère.

 

Aude ne comprend pas l'étreinte de Billie, Billie s'enfuit. Ma Loute laisse sortir un grogrement semblable à celui de son père, il s'enfuit. Impossibilité de l'étreinte à Saint-Michel et au Typhonium. Dans le marais, les policiers rôdent, ils observent le baiser, ils veulent savoir: fille ou garçon? Alors, il faut partir en mer, s'arracher à la vase de la baie dans laquelle les filles s'étaient enfoncées dès leur première sortie. Il faut s'enfoncer dans les eaux agitées assombries par de lourds nuages, là où il n'y a plus de vue sur laquelle se pâmer... et peut-être ne pas revenir. Disparaître dans l'à-plat de gris que dessinent le ciel et la mer et échapper au triste destin annoncé par les figures parentales... en vain.  

 

Gaby et Blanche pleurent parce qu'elles savent que la fin de l'enfance approche. Elles pleurent parce qu'elles deviendront ridicules comme leur père, coincées comme leur mère ou folles comme leur oncle.

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Céline P.


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