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A PROPOS DE MISS PEREGRINE ET LES ENFANTS PARTICULIERS

A PROPOS DE MISS PEREGRINE ET LES ENFANTS PARTICULIERS

Dans ses yeux

 

« Tu as vu, il est nu ! » me dit-il en riant. Millard, le garçon invisible, s’est invité à la table du foyer des enfants particuliers sans aucun vêtement. On ne le voit pas, mais il suffit qu’on lui demande de se vêtir pour que l’enfant qui est à mes côtés voie et croie à cette nudité blagueuse et incongrue. Dans cette bande de freaks familiers de l’univers de Tim Burton, il préfère ceux dont le corps est caché : le garçon invisible et les jumeaux dont le pouvoir longtemps maintenu secret a suscité chez lui une intense curiosité. Les deux jumeaux pétrifient les êtres d’un regard. Je préfère Horace, le garçon qui projette ses rêves à travers un monocle et Enoch qui a le pouvoir de faire revivre les objets inanimés et les morts. L’invisibilité qui s’exhibe et la pétrification pour lui, la projection du regard et la réanimation pour moi ; on ne peut être plus opposés.

 

Pourtant, c’est bien à travers le regard de celui qui s’impatiente dans la première partie du film - alors que je me plais à reconnaître dans les pavillons uniformes de cette banlieue de Floride une périphérie proche de celle d’Edward aux mains d’argent – que j’éprouve la faculté inouïe du cinéma de Burton à susciter chez le spectateur une croyance infinie dans le fantastique. J’avais oublié à quel point ses personnages marginaux, différents, souvent reclus, peuvent émouvoir. J’avais oublié qu’il sait aussi bien peindre délicatement des premiers émois amoureux que la noirceur et la violence des personnages les plus cruels. J’avais oublié à quel point cela peut mettre en mouvement, remuer le corps et l’âme. A côté de moi, il saute sur son siège, tente de se cacher dans son sweat à capuche, il se tord les mains et s’arrache presque les cheveux d’impatience et d’appréhension. Il a vu l’invisible. Alors que je m’attarde sur les accents expressionnistes de la première séquence nocturne, il ne voit que le sépulcreux et ses yeux blancs. Son attente se concentre entièrement sur la silhouette du monstre et la possibilité de l’existence de ces créatures inquiétantes partout dans le monde, depuis la deuxième guerre mondiale. Il n’a pas besoin des jets de sucreries pour apprécier le combat des monstres face aux squelettes animés. Cependant, il n’aperçoit pas le réalisateur, observateur étonné, prisonnier d’un manège qui tourne. J’aurais pu être sur ce manège à ressasser les motifs burtoniens, à observer d’en haut l’opposition entre le mouvement saccadé des squelettes et fluidité des êtres de synthèse, mais le regard de l’autre m’a protégée de la nostalgie. Il faut se rendre à l’évidence, malgré l’illusion de la boucle, le temps a passé ; il a voilé le regard et engourdi corps et âme.

 

Aujourd’hui devant cet écran, à côté de lui, je suis un sépulcreux. Je suis cet être devenu aveugle qui se nourrit d’un regard encore vif pour se réanimer. Je suis l’épave que Tim Burton ressuscite et sort des abîmes. Je suis le squelette légèrement dégingandé remis sur pieds par Enoch. Je suis la spectatrice adulte d’un réalisateur qui cherche à faire ressurgir le regard d’enfant qui éclairait la noirceur de ses premiers films et se troublait souvent de larmes. Je ne suis pas encore ce parent assoupi sur le lit qui ne voit pas son fils partir pour rejoindre un autre monde. Je suis un peu ce grand-père au téléphone, celui qui a transmis les histoires, les rêves et les cauchemars, et le pouvoir de les regarder… en boucle.

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Céline P.


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