Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

THE LOST CITY OF Z

J’ai vu The lost city of Z pour la première fois en mars. J’en suis sortie éblouie, notamment par la dernière partie, et déchirée par les derniers mots du générique : « THE END ». Avant que la lumière de la salle ne s’allume, rompant définitivement avec l’obscurité dans laquelle les corps du père et du fils s’évanouissent, l’élégance surannée de ce point final mis au récit d’une aventure intérieure complexe a fait sortir des larmes longtemps contenues. Ce n’est pas l’image de la jungle qui m’a poursuivie pendant des semaines jusqu’au moment où j’ai pu revoir le film, c’est ce point final mis à un destin pourtant laissé inachevé par le troublant mystère de la disparition qui m’a hantée. Il a fallu refaire le voyage, explorer les territoires du film une deuxième fois et se laisser à nouveau lentement étreindre par cette émotion jusqu'à l'ultime instant.

Il y a d’abord cette nuit profonde qui éteint la dernière lueur du regard de Percy Fawcett (Charlie Hunnam) alors qu’il abandonne son corps sans peur à ceux qui trouvent alors une place à son âme. Revenir au début de The Lost city of Z, c’est réaliser que le film commence dans cette jungle nocturne dont la vie ne se signale que par les bruits de la faune. Aux sons vibrants répond la lumière instable du feu. Déjà, alors que les lettres du titre scintillent, le premier plan signale la fragilité d’une découverte qui s’apparente à l’apparition rêvée, idéale d’un monde secret, mais déjà perdu, car sitôt identifiée, l’image disparaît. Le jour succède à la nuit, et les teintes froides du paysage irlandais, à l’or des flammes. Pourtant, ni la chasse à courre glorieuse, ni le bal viscontien ne me fera oublier cette première vision lointaine et fugace. L’obsession commence ici, alors que le personnage n’a pas encore posé le pied en Amérique. En quête de cette image, il m’est aisé d’imaginer le chemin à parcourir pour l’atteindre, car il me semble l’avoir déjà emprunté. Il se dessine dans un territoire hostile dont la chaleur moite pèse sur les corps et les esprits. Au cœur de ce lieu de mystères et de périls, la mort prend toutes les formes, et la folie déforme tout. Pourtant, lorsque Percy Fawcett s’apprête à embarquer avec ses compagnons sur de frêles radeaux, le guide indien pointe du doigt un lieu hors du tracé. Dans ce coin de page blanche, comme un espace vierge de tout récit, James Gray va tracer son chemin inexploré : un parcours dont la grandeur ne se signale ni par la démesure, ni par le triomphe.

THE LOST CITY OF Z

Percy Fawcett a tout exploré de son monde. Il en connait tous les recoins, en maîtrise les règles sociales et se heurte depuis longtemps à ses limites. Dès la fabuleuse séquence de la chasse à courre, le héros choisit d’emprunter un chemin différent. Le geste est filmé avec noblesse (fluidité et lyrisme des mouvements de caméra) sans masquer le caractère pathétique de la quête, puisque le trophée est présenté comme une dernière chance de décoration pour celui qu’on surnomme déjà « grand-père ». La description précise d’une société figée et l’ombre encombrante d’une ascendance déconsidérée font de l’Angleterre un monde familier du cinéma de James Gray, mais il s’y ajoute pour la première fois le poids du temps. Fils empêché depuis trop longtemps, Percy est devenu un père inaccompli qui tente, à travers l’exploration d’un autre monde, de rattraper le temps perdu.

De la larme d’alcool coulant au fond de l’évier au train filant vers la jungle, l’analogie de forme audacieuse et quelque peu appuyée fonctionne comme un rappel : l’objectif de la première exploration n’est pas de s’enfoncer dans la jungle pour en appréhender la profondeur étouffante, ce qui importe alors, c’est la ligne, le tracé qui doit permettre d’éviter un conflit. Le paysage en aplat, ponctuellement traversé par des rayons de lumière, n’est alors rien d’autre qu’un espace à mesurer, à transformer en données. Ainsi, les fondus enchaînés successifs interdisent toute construction de l’espace dans sa profondeur, tandis que le Rio verde prémunit de toute désorientation. Rien ne semble bouleverser véritablement l’explorateur[1] obstiné… jusqu’à la découverte de la source du fleuve.

 

THE LOST CITY OF Z

C’est au premier point de rebroussement, lieu d’une victoire vaine et désenchantée (ils sont les premiers mais sont arrivés trop tard), alors qu’il n’y a plus rien à relever, que Percy pose le premier regard sur ce qui l’entoure. De ce regard naît l’obsession d’une image - celle d’un visage sculpté dans un tronc d’arbre – qui va se substituer à celle de l’enfant qui a surgi plus tôt au cours du voyage. L’évidente simplicité de l’image (de la source, du visage) et du regard qui en fait l’expérience réalise une partie du programme établit par l’épouse dans sa lettre : « Voir car la beauté se suffit à elle-même ». Ravi par la beauté d’une image, l’homme est arraché aux siens. Les retours en Angleterre ne sont pas donc de simples interstices puisque l’image ne cesse d’insinuer l’illusion dans l’esprit de Percy. La fièvre apparaît sur son visage lors du discours devant l’assemblée de la Royal Geographical Society, la violence qu’on associe à ce territoire hostile éclate dans les conflits familiaux et la barbarie, dans la guerre. Puisque que le héros projette maintenant son idéal en Amazonie, les périls attendus sont déplacés en Angleterre[2]. Les motifs du genre ainsi déconstruits et éclatés par les allers-retours entre les deux mondes font de l’histoire du Percy Fawcett une aventure intime troublante et complexe dans laquelle les émotions, longtemps étouffées par l’obsession, pourraient manquer… Mais, lorsque le dessin de la jungle remplace la photo de famille au front et que l’image mentale suscitée par la diseuse de bonne aventure s’efface brutalement et durablement avec l’attaque au gaz moutarde, c’est toute la tragédie d’un homme aveuglé par une idée fixe qui se révèle à travers le regard que Jack (Tom Holland) pose sur son père. A l’hôpital militaire, le geste de réconciliation du jeune garçon qui met sa main dans celle du héros blessé figure à la fois la transmission de l’obsession et la volonté d’en libérer son père. Celui qui avait été rejeté hors-champ par un lancer de balle quand le couple souhaitait discuter du premier départ, celui dont l’image avait fini par s’effacer au bout du premier voyage, vient ainsi se réinscrire dans le champ de vision de son père (les photographies).

THE LOST CITY OF Z

Ensemble, ils entament un dernier voyage dont chaque étape prend l’allure d’un adieu. Les saluts de la foule sur le quai de la gare, le mouvement de caméra sur la famille endormie, la progression rapide dans la jungle; tout va vite… parce qu’il est déjà trop tard. La jungle ténébreuse a recouvert la ville du premier départ et a fait taire les airs d’opéra d’antan. Le retour sur les lieux hantés par les précédentes expéditions signe la fin du rêve et de l’inconnu, il ne reste plus que la représentation du temps passé dans une quête constamment entravée par des contre-temps (la deuxième expédition). Dans cette dernière partie crépusculaire, la jungle accède enfin à une profondeur qui n’est pas liée à l’espace, mais au temps, c’est-à-dire à ce que l’explorateur n’a jamais mesuré[3]. Elle n’est plus cet écran sur lequel Fawcett projetait jadis son désir d’accomplissement, car ce dernier s’est produit :

« Rêver

Chercher l’inconnu

Voir, car la beauté elle se suffit à elle-même

Il faut vouloir saisir plus qu’on ne peut étreindre sinon à quoi le ciel serait bon ? »


THE LOST CITY OF Z
THE LOST CITY OF Z

Alors que la tragédie de l’échec et de la disparition s’annonce, le souvenir de la lettre de Nina (Sienna Miller) [4] à l’adresse du jeune père apporte l’apaisement. Dans ce dernier mouvement d’une ampleur dramatique folle, la dialectique du dénouement sublimée par la mise en scène de James Gray (père et fils dos à dos se rejoignent lorsque la mort les encercle) et la photographie de Darius Khondji (la figure paternelle emporte avec lui le fils dans une nuit des plus profondes) bouleverse au plus haut point; obsession destructrice et paternité dévorante[5] s’y éteignent doucement dans les derniers feux du rituel. Cerné par les ténèbres, le visage vieilli de l’explorateur révèle le mystère d’une œuvre qui n’aura eu de cesse d’en étudier toutes les évolutions, jusqu’à en faire son ultime horizon… La mélancolie déchirante de ces derniers instants affranchis de l’espace et du temps ouvre, in extremis, un passage fantastique entre deux mondes[6], une place pour l’âme de Percy Fawcett où Nina peut enfin le rejoindre. Tout s’est accompli. « THE END »

THE LOST CITY OF Z

[1] Le traitement rapide et antidramatique des péripéties du voyage (la mort, la maladie, l’attaque et la tentative de mutinerie) ne se justifie pas simplement par la volonté du réalisateur de se débarrasser des passages obligés du film d’aventure, il se justifie également par la question du point de vue.

[2] Ce que figure la transition de la lance dans la maison du Devon à la bataille de la Somme.

[3] Les indications temporelles données lors des expéditions concernent le temps qu’il reste, jamais le temps écoulé depuis le départ.

[4] Il aurait également fallu parler des autres lettres. Les sentiments, trop encombrants pour le voyageur, se retiennent dans des lettres qu’on transporte comme un trésor, qu’on lit après la peur et qu’on brûle pour pouvoir continuer.

[5] La cité perdue synthétise tout : obsession concrète dont les preuves restent peu nombreuses (les tessons de poterie, la lettre d’un aventurier portugais), l’explorateur cherche à faire exister aux yeux du monde. En lui donnant un nom, il s’en attribue la paternité.

[6] Amazonie et Angleterre/monde des vivants et monde des morts/ homme et femme.

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

Céline P.


Voir le profil de Céline P. sur le portail Overblog

Commenter cet article